CABRÉ, Maria Teresa (1993): La terminologia. Teoría, metodología, aplicaciones, traduit du catalan par Caries Tebé, Barcelona, Editorial Antártida/Empuries, 529 p.

Un an après la publication en catalan de La terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions paraît la traduction en castillan. Si Jean-Claude Corbeil signait la préface de l’édition originale, l’honneur en revient cette fois à Juan Carlos Sager.

L’ouvrage de M. T. Cabré se divise en sept chapitres, dont nous esquisserons les contenus.

Le premier chapitre (pp. 21-68) porte sur la situation et les aspects généraux de la terminologie. L’auteur présente les éléments historiques nécessaires à la compréhension de l’évolution de la discipline ainsi que les fondements qui sont à son origine. Pour ce faire, elle prend en compte les aspects sociaux et politiques, scientifiques et fonctionnels, ainsi que les aspects organisationnels, tant sur le plan national qu’international. Notons que dans la version catalane, une section était réservée à la terminologie en Catalogne. Dans la version castillane, on a préféré donner un aperçu de la terminologie en Amérique latine. Ce chapitre constitue une excellente introduction à l’histoire de la terminologie.

Le deuxième chapitre (pp. 69-122), qui comprend cinq parties, s’intéresse au caractère interdisciplinaire de la terminologie. M. T. Cabré traite successivement des rapports entre la terminologie et la linguistique, les sciences cognitives, la communication, la documentation et enfin l’informatique. Elle prend position sur la place de la terminologie dans les sciences du langage et montre clairement que celle-ci fait partie de la linguistique, qu’elle n’est pas une forme de lexicologie appliquée, pas plus qu’elle n’est à la remorque de la traduction.

Les fondements linguistiques de la terminologie font l’objet du troisième chapitre (pp. 123-259), le plus important de l’ouvrage. Dans ce chapitre, l’auteur se penche de façon approfondie sur le concept de « langue de spécialité », sur l’unité terminologique ainsi que sur la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les langues de spécialité dans la chaîne linguistique, du phonème au texte, puis elle en détaille les caractéristiques. Elle présente ensuite un certain nombre de définitions proposées par d’autres chercheurs, notamment R. Kocourek, L. Hoffmann, G. Rondeau, A. Rey, B. Quemada, définitions qu’elle commente et critique. M. T. Cabré propose ensuite sa propre définition de langue de spécialité : « ... subconjuntos del lenguaje general caracterizados pragmáticamente por tres variables : la temática, los usuarios y las situaciones de comunicación » (p. 139). La partie qui suit est consacrée au terme. Y sont étudiés en profondeur la dénomination, le concept et les relations entre dénomination et concept. Enfin, le chapitre se termine sur la documentation spécialisée. L’auteur propose une typologie de la documentation, puis traite des étapes du travail documentaire. Sont abordées en dernier lieu les banques documentaires et l’utilisation de la documentation par le terminologue.

Le quatrième chapitre (pp. 261-352) porte sur la pratique de la terminologie : la terminographie. Il se divise en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes de travail. La fiche est expliquée de façon complète et les méthodes utilisées tant en recherche thématique qu’en recherche ponctuelle sont étudiées dans le détail.

La terminotique est examinée dans le chapitre cinq (pp. 353-422). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes.

C’est dans le sixième chapitre (pp. 423-460) que M. T. Cabré aborde le domaine de la normalisation en général et présente les principaux organismes de normalisation. Il est ensuite question de la normalisation terminologique, qui touche à la fois les termes ainsi que les principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que la néologie est l’objet de l’attention de l’auteur.

Le septième et dernier chapitre (pp. 461-481) est consacré à l’aspect professionnel de la terminologie. On y scrute le rôle du terminologue dans un service linguistique. Y sont également tissés les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu professionnel. L’auteur termine le chapitre en discutant la formation des terminologues. Elle insiste surtout sur la nécessité d’une double formation en linguistique et en terminologie.

L’ouvrage s’achève par une série d’annexes dans lesquelles sont présentés, entre autres, des exemples de fiches. Ces annexes sont suivies d’une importante bibliographie.

La version castillane offre les mêmes qualités didactiques que la version originale en catalan : un texte clair, dans une traduction bien enlevée, sans obscurité ni ambiguïté, un format pratique, une typographie agréable, une mise en pages aérée ainsi qu’une abondance d’intertitres qui facilitent la lecture. Malheureusement, si la plupart des coquilles qui parsemaient de nombreuses citations en d’autres langues, notamment en français et en anglais, ont été corrigées dans cette version castillane, de nombreuses erreurs de retranscription ont subsisté.

On saura gré à l’auteur d’avoir rédigé une synthèse exhaustive et à jour des connaissances sur le domaine, d’avoir analysé la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage, et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux. La terminologie est beaucoup plus en effet qu’un simple satellite de la traduction. Il faut recommander la lecture de cet ouvrage, non seulement parce qu’il se veut l’ouvrage le plus complet à l’heure actuelle sur la terminologie, mais également parce qu’il représente le livre de références sur les rapports entre cette discipline et la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale.

GAUDIN, François (1993): Pour une socioterminologie. Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles, coll. « Publications de l’Université de Rouen », n° 182, Rouen, Université de Rouen, 255 p.

Depuis une décennie, la terminologie s’efforce d’élargir ses horizons d’observation et ses champs d’action afin d’atteindre à une envergure globale qui dépasse le seul terme, c’est-à-dire l’éternelle équation qui associe une dénomination et une notion, et sa mise en cage dictionnairique. Parmi les principales percées dans les nouvelles zones d’introspection on remarquera plus précisément le surgissement des intérêts pour la phraséologie et l’arrimage au social, ce dernier se réalisant par le biais des acquis de la sociolinguistique. En outre, sur le plan des méthodes, la poussée informatique a, bien entendu, révolutionné les démarches et joué un rôle capital en tant que ressource technologique pour améliorer la recherche et la performance des terminologues. Vue sous l’angle de la phraséologie, la terminologie est envisagée de plus en plus comme une science du langage qui déploie des propriétés spécifiques, ce qui l’enracine encore plus dans le terreau linguistique. Sous l’angle de la sociolinguistique, elle intègre toute la palette des discours professionnels sans écarter les vrais utilisateurs de ces vocables, et cela elle le réalise dorénavant à priori et non plus à postériori.

Il était donc prévisible que la socioterminologie émerge du magma terminologique et qu’elle s’érige en sous-discipline de la discipline mère, puis qu’elle fasse l’objet de recherches doctorales et savantes. Le livre dont il est ici rendu compte est le premier ouvrage qui prenne ce secteur pour objet d’étude.

L’attestation la plus ancienne connue du terme socioterminologie remonte à 1981 (v. p. 67). Je crois avoir été le premier observateur à l’employer prévoyant ainsi son émergence logique dans le sillage de l’aménagement linguistique. De fait, le terme aménagement contenait déjà en germe toute une série de formations en socio-. Par ailleurs, depuis quelques années la série de dérivés construits avec ce morphème est provignante. On en prendra pour exemples sociolexicographie et sociophonétique. Manifestement, il y a une « sociologisation » des différentes branches de la linguistique.

Repris et peaufiné par Yves Gambier, le vocable socioterminologie entreprend sa véritable carrière vers 1986; il devient alors « une désignation programmatique » (p. 67); un signifié précis rejoint un signifiant encore frileux et lui donne de l’épaisseur. Le domaine ayant pris son envol, le terme connaît depuis une heureuse fortune. Les recherches qu’il a suscitées et celles qu’on lui associe fédèrent rapidement des écoles ou préférablement des cercles de réflexions dont les plus et les mieux animés sont certainement celui de l’Université de Rouen, inspiré par le regretté Louis Guespin et poursuivi par François Gaudin, et celui de l’Université de Turku, sous la houlette d’Yves Gambier. L’année 1994 aura vu la consécration dictionnairique du terme socioterminologie. Il figure en effet dans le plus récent dictionnaire de linguistique, le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage, ouvrage publié par Larousse en 1994.

Comme le laisse bien voir le titre prudent et prospectif du présent livre, la socioterminologie participe désormais d’une réflexion centrale dans l’ensemble du processus de l’aménagement linguistique. Après tout, le terme n’a d’existence réelle qu’en discours et tout discours est ancré dans un groupe social. Le livre de François Gaudin propose une vision élargie de la terminologie. En liant les pratiques langagières à caractère spécialisé aux pratiques sociales de même niveau, il était naturel qu’on découvre en bout de ligne une science fusionnante : la socioterminologie.

La première partie du livre (p. 21-70) est une évocation historique orientée vers les grandes lignes de force au travers desquelles dominent les pratiques officielles de la terminologie, c’est-à-dire les institutions francophones perçues comme les autorités qui sont à la source des législations linguistiques caractérisant certaines sociétés occidentales depuis vingt ans. L’étude de François Gaudin prend donc comme point de repère le détour des années 1970 et non le point de départ wüstérien des années 1930, où l’on situe traditionnellement l’acte de naissance d’une discipline linguistique dénommée terminologie. Lorsque les origines russes et autrichiennes de la terminologie sont évoquées, c’est pour fournir un peu de recul, de profondeur à ce qui suit. Le pôle d’attraction majeur de la francophonie est rapidement centré sur son faciès nordiste d’où a surgi un modèle venu du froid : l’aménagement linguistique québécois, avec ses prolongements par delà l’Atlantique, d’abord du côté de la Belgique avant d’être focalisé sur la France. L’approche de l’auteur est générale, globalisante. L’histoire de la terminologie québécoise est très bien documentée et résumée jusqu’à son objectif ultime, la francisation des entreprises. L’aspect institutionnel et le contexte législatif français à l’égard de l’activité terminologique sont aussi soignés, des origines de l’AFTERM (cf. la loi française de 1975) jusqu’à la mise sur pied du Centre de terminologie et de néologie, créé dans la foulée du Premier sommet francophone tenu à Québec en 1987.

Pour l’auteur, la socioterminologie est fille de la sociolinguistique. Elle en a hérité bien des acquis conceptuels et méthodologiques. Toute la première section de l’essai est orientée par les travaux qui. tantôt fondés sur des considérations législatives, tantôt sur des avancées de la linguistique, ont façonné un corps scientifique en la personne de la terminologie. Mais c’est la socioterminologie qui lui octroie sa vraie personnalité, son âme. François Gaudin reconnaît bien qu’au Québec, la terminologie institutionnelle n’a pas vécu en autarcie, qu’elle n’a jamais perdu de vue les besoins socioprofessionnels. De fait, la terminologie est sociale, non seulement dans son esprit, mais dans sa lettre : « [...] c’est dans le cadre d’institutions administratives, politiques ou économiques, que la terminologie s’est développée » (p. 77). Hors de cet environnement, la terminologie ne peut être perçue que comme un simple satellite de la lexicologie ou de la lexicographie. On saura gré au linguiste rouennais d’avoir montré l’importance et l’influence de la terminologie québécoise pour l’ensemble du monde francophone, notamment. Le chercheur démontre bien ce que cette terminologie doit non seulement à ses propres penseurs, mais aussi à quelques figures marquantes de la France, particulièrement à Louis Guilbert et Alain Rey. Sans leur influence de lexicologues-lexicographes, sans leur ouverture sur l’univers lexical toujours en expansion, la terminologie de langue française ne serait pas devenue un corps de doctrine aussi bien structuré.

La deuxième partie du livre (p. 71-115) est un examen critique des principaux axes fondateurs de la théorie ou des théories du grand paradigme terminologique. François Gaudin plonge au cœur des relations entre le signifié et le concept, entre les unités lexicales et les connaissances qu’elles servent à véhiculer. L’analyse critique est menée en confrontant la terminologie à des disciplines extralinguistiques comme « l’épistémologie, l’histoire des sciences et des techniques, la sociologie des sciences » (p. 118) auxquelles on adjoindra la philosophie analytique.

L’auteur creuse les rapports de parenté entre le terme et la lexie. Il tente de circonscrire les caractéristiques du terme, analyse qui l’amène à envisager aussi le concept et les perspectives onomasiologiques. Dans sa distinction entre le signifié et le concept, il précise bien que le signifié renvoie au système de la langue tandis que le concept —ou la notion— est partie prenante du système ordonné des connaissances. Ces distinctions permettent de glisser vers la métaphore, autre phénomène d’envergure dans les LSP, et de reprendre la sempiternelle opposition entre l’homonymie d’un côté et la polysémie et la monosémie de l’autre. Sauf que cette fois, l’autopsie du concept et des processus métaphoriques conduit à affirmer que la polysémie est une propriété naturelle du signifiant et que loin d’être une tare ou une anomalie, elle est une conséquence du fonctionnement praxémique de la langue. En fait, c’est le réglage du vocabulaire scientifique et technique par l’entremise de la sanction de normalisation qui devient une convention métalangagière et qui, en

corollaire, crée l’obligation de la monosémie. La standardisation biaise les comportements naturels des mots. D’autres remises à niveau touchent les régularisations linguistiques, c’est-à-dire les cloisonnements par domaine. François Gaudin a ici raison de défendre l’idée que les LSP ne forment qu’un spectre de continuités dont les liens sont parfois extrêmement ténus, parfois plus relâchés. Mais il ne saurait plus être question de traiter les domaines comme des singularités, comme des zones protégées par une enceinte sans ouverture. D’ailleurs, le terme domaine gêne de plus en plus les socioterminologues qui lui préfèrent désormais sphère d’activité.

La troisième partie (p. 117-211) est la plus riche du livre. C’est là que l’auteur dévoile, en dix chapitres, ses pistes pour la mise au monde d’une véritable socioterminologie. On trouve dans ce volet le second indice d’une science en train de prendre corps. En effet, il est question de l’édification d’une socioterminologie et non de la socioterminologie, d’un modèle en train de s’instituer et non d’une matrice unique déjà formée. Cette approche dans l’indéfini mène le chercheur à se pencher sur les acquis de la sociolinguistique, principalement en référence aux travaux de Bakhtine.

Sur un autre plan, la justification du rapport entre la terminologie et la connaissance est fondée sur les recherches d’Adam Schaff sur la solidarité de la pensée et du langage. Le mot surgit au centre des discours puisque c’est lui qui donne accès au concept. Ce qui implique la néologie comme l’une des pierres angulaires de la terminologie. Les néologismes attestent de l’apparition du nouveau et le transportent dans la communication. On comprendra mieux alors que la néologie doit être liée au milieu et que sa réussite repose sur ce lien indissociable et indispensable. La nouveauté lexicale entraîne aussi une problématisation

de la normalisation. François Gaudin propose, avec combien de justesse, de resituer le phénomène de la néologie dans la perspective paradigmatique plutôt que de le concentrer sur la simple création de mots isolés afin de répondre à un seul besoin immédiat, comme cela se fait souvent en traduction. La néologie est beaucoup plus affaire d’équipement du système linguistique qu’une béquille lexicale permettant de marcher droit pendant un moment, c’est-à-dire de forcer le locuteur à se plier à une norme souventefois artificielle.

Tout au long du livre, l’approche de l’auteur est nettement linguistique. La terminologie est vue comme une branche des sciences du langage —même si elle n’intéresse pas toujours les linguistes— avec en son centre les unités lexicales et leur(s) sens; elle n’est pas envisagée uniquement comme le résultat lexical —le terme— qui impose l’obligation de s’entendre aux plans industriels, socioprofessionnels, etc., par l’entremise des différentes opérations de désignation des concepts, de création des termes et de leur normalisation institutionnelle. La confrontation ultime est alors celle de la pratique des mots avec celle de la pratique sociale et celle de la pratique institutionnelle afin d’oplimiser la circulation des connaissances ainsi cumulées. En devenant aussi une socio-, la terminologie traverse le matériau linguistique brut pour partir à la recherche du rapport au monde, qui est son avers obligé. En regard, la lexicologie peut se permettre de fonctionner sur deux axes prioritaires, la forme et le sens.

Dans ce livre, à la fois synthèse et dessein prospectiviste, les pistes de recherche abondent tandis que la diversification des analyses et des angles d’éclairage construit un véritable kaléidoscope qui sert à cerner les limites d’une socioterminologie naissante, modélisée à partir des acquis d’une école sociolinguistique française, afin d’en sonder toutes les assises, tant les irréfutables relations avec la linguistique que les rapports variés d’ordre extralinguistique, avec, bien entendu, le pôle social comme principale force motrice. Pour l’auteur, la « socioterminologie est donc, à l’image de la sociolinguistique, une terminologie remise sur ses pieds » (p. 67). Plus même, c’est nettement l’avenir de la terminologie qui est en jeu. Elle doit se dépêtrer du terme et du concept, les dépasser, seul moyen de devenir vraiment une linguistique. Cette entreprise de dépassement mise en route vers 1985-1986 lui permet déjà de se doter d’une épaisseur historique et diachronique. Jusque-là, si on avait senti l’exigence de dépasser la synchronie, ce n’était que prémonition ou proposition hasardeuse, pour ne pas dire fantaisiste. Désormais, les dimensions du temps (l’histoire et la diachronie) sont soudées au présent synchronique de toute terminologie. D’ailleurs, la terminographie n’est-elle pas une activité séculaire mise en œuvre dès le Moyen Âge alors que les travaux glossographiques foisonnaient? De fait, seule la dénomination présente quelque caractère de nouveauté, si l’on excepte certains aspects méthodologiques plus scientifiques aujourd’hui.

En clair, la synthèse et la représentation proposées par François Gaudin reviennent à dire que faire de la socioterminologie « c’est aussi ouvrir des lexiques, des dictionnaires, consulter des normes, des banques de données, lire des textes de lois linguistiques et porter un regard critique qui soit informé linguistiquement » (p. 181). Les propositions du socioterminologue qu’est l’auteur servent à construire un modèle linguistique qui lie le social (les conditions de la pratique et ses réceptions) et la terminologie classique (le terme et la notion, ainsi que toute la recherche qui leur est associée).

Les objectifs de François Gaudin étaient de remémorer rapidement un grand pan de l’histoire de la terminologie, d’examiner le développement des pratiques et des théories dans trois foyers francophones nordiques, le Québec, la Belgique et la France, de comparer des dispositifs législatifs qui gouvernent l’emploi de la langue française. Cette triade l’a conduit à constater combien le contexte sociolinguistique, c’est-à-dire non seulement linguistique et social, mais aussi culturel et politique, est partie intégrante du vaste champ des études terminologiques. Le livre montre à quel point la terminologie pratique et théorique ne saurait être indépendante de la connaissance du terrain qu’elle explore et des pratiques langagières multiples qu’elle cherche à secourir, à modifier, à aménager.

De fréquentes associations avec la théorie praxématique et avec la sociologie des sciences renouvellent les constats sur la maturation d’une dimension cruciale de la terminologie que j’avais baptisée la socioterminologie, il y a plus d’une décennie maintenant. L’auteur a gagné son pari qui consistait à interroger la validité d’un certain nombre d’outils théoriques qui paraissaient pouvoir nourrir les réflexions doctrinales. C’est de l’intérieur même des sciences du langage qu’il a entrepris de questionner les pratiques terminologiques en matière de sémantique, de néologie et de normalisation. La boucle se referme sur elle-même : les LSP ressortissent de la linguistique et de la société. Les terminologies sont engendrées par des besoins sociaux aux fins d’une réinjection dans les multiples discours sociaux, d’une mise en circulation dans une communauté sociale qui en aura l’usage. Termes et stratégies de discours sont donc indissolublement solidaires. En somme, le livre de François Gaudin montre comment les sociolectes et la socioterminologie ont opéré leur jonction.

SAGER, Juan C. (1990) : A Practical Course in Terminology Processing, Amsterdam-Philadelphia, John Benjamins Publishing Company, XI + 254 p.

Ce livre rassemble et analyse un certain nombre de questions fondamentales en matière de terminologie. L’auteur y scrute les différentes perspectives historiques et contemporaines qui éclairent ses positions actuelles et qui façonnent son credo scientifique. Je les schématise rapidement et de manière non exclusive car elles seront reprises ci-après dans le détail des chapitres : en tant que discipline, la terminologie ne peut revendiquer un statut indépendant d’autres composantes du savoir; la terminologie est partie intégrante de la plupart des programmes d’enseignement et de formation le moindrement spécialisés; la terminologie ne peut assurer son avenir qu’en s’inscrivant sur une trajectoire qui croise la science informatique; la terminologie assume une fonction de communication qui est loin d’être négligeable; la terminologie doit intégrer en son sein et de manière plus explicite la dimension communicationnelle perçue sous l’angle variationniste. Les deux derniers éléments ont quelque chose à voir avec une socioterminologie en train de naître (voir les Cahiers de linguistique sociale, no 18, 1991). Quoique PCTP prenne l’anglais comme lieu d’ancrage des affirmations et des démonstrations de son maître d’œuvre, son discours est presque universellement applicable à une langue ou à une autre, moyennant, bien entendu, quelques ajustements indispensables. Cet arrière-plan domine les huit chapitres qui servent d’armature au livre.

Il semble de mise de jeter un rapide coup d’œil circonstancié sur chacun des chapitres de PCTP.

Le chapitre introductif (pp. 1-12) définit la terminologie comme un nouveau champ de recherche et d’activités interdisciplinaires pour les langagiers ainsi que pour les linguistes, qui commencent à s’y intéresser de plus en plus sérieusement. J. C. Sager la conçoit comme un ensemble de pratiques qui ont évolué dans l’orbite d’un certain nombre de satellites telles la création des termes, la cueillette des unités spécialisées ainsi que l’explication sur leur contenu sémantique (notion/concept), leur mise en dictionnaire sous format traditionnel ou électronique, pour demeurer ici à l’intérieur des frontières de la linguistique. La terminologie serait donc très précisément « the study of and the field of activity concerned with the collection, description, processing, and presentation of terms, i.e. lexical items belonging to specialised areas of usage of one or more languages » (p. 2). Par ailleurs, dans son usage actuel, le terme terminologie présente un profil polysémique qui recouvre au moins trois significations majeures :

  1. c’est une activité pratique et méthodologique nécessaire à la collecte, la description et la présentation des termes;
  2. c’est une théorie, c’est-à-dire un ensemble de prémisses, de raisonnements et de conclusions requis pour expliquer un réseau de relations entre les termes et les concepts;
  3. c’est le vocabulaire d’une sphère d’activité déterminée, d’un discours thématique (LSP en anglais).

Le reste de ce premier chapitre rappelle à propos que la terminologie entretient des rapports étroits avec d’autres disciplines d’ordre linguistique et extralinguistique, que nombre de linguistes ont une méconnaissance parfaite ou une conception limitée, voire erronée de la terminologie et qu’ils la ramènent à une spécialisation de la lexicologie/ -graphie, que les développements présents de la terminologie soulèvent une foule de problèmes conflictuels entre la théorie et la pratique, toutes assertions qu’on ne peut que confirmer de ce côté-ci de l’Atlantique et pour les recherches portant sur le français.

Le deuxième chapitre (pp. 13-54) est centré sur la dimension cognitive de la terminologie. Il met les formes linguistiques en rapport avec leur contenu conceptuel et leur référence à la réalité de l’univers (le référent dans la théorie du signe linguistique). Quatre sous-divisions sont l’occasion d’expliciter comment la théorie de la référence contribue à distinguer les termes (LSP) et les mots (langue générale : LG). Cette dichotomie est avant tout d’ordre pratique mais néanmoins essentielle afin de tracer une ligne de démarcation utile, quoique imaginaire, entre le champ de la terminologie et celui de la lexicologie. Ce chapitre remet sur le gril de la critique ce qu’est un concept (notion dans la terminologie de l’ISO) tandis que différentes formules définitionnelles sont ravivées, notamment celles de l’ISO. L’auteur note également quelques autres éléments fondamentaux sur les concepts, comme leurs caractéristiques logiciennes, leurs types (catégories), les structures qui filent leurs relations. À l’image de la lexicographie, la définition est l’une des phases délicates, essentielles et critiques du travail de recherche terminologique/-graphique. Aussi paraît-il opportun d’en examiner attentivement les fondements, les classes, les buts et les interrelations tissées dans un même réseau conceptuel. Dans un ensemble terminologique structuré onomasiologiquement, un énoncé définitionnel n’est jamais isolé, autarcique. Il est étroitement dépendant de l’organisation du vocabulaire soumis à la description à des fins dictionnairiques. C’est d’abord par ce réseau, cette filière que les liens intemotionnels s’établissent.

Le chapitre trois (pp. 55-97) introduit la dimension linguistique de la terminologie sous la forme des représentations lexicales existantes (les termes) et potentielles (la néologie) des terminologies en tant que vocabulaires. C’est donc une approche du terme considéré comme un élément linguistique (linguistic item) tel qu’il se présente dans le discours métalinguistique de toutes les formes de dictionnaires terminologiques qui est ici proposée. Tout en reconnaissant les liens entre la terminologie et la lexicologie/-graphie, J. C. Sager centre ses propos sur les seuls aspects de la lexicologie qui ont des incidences sur la production des outils-dictionnaires et sur les perceptions de l’usage, volets qu’il faut rapprocher de la normalisation. Trois sous-sections traitent successivement de la théorie du terme : 1. la démarche onomasiologique; 2. l’aspect formel des termes (leurs rapports aux dictionnaires, leurs structurations relationnelles, leurs statuts); la théorie et la pratique de la formation des mots dans toutes leurs dimensions car c’est là le moyen privilégié de faire passer le message terminologique (brève typologie de la création lexicale, emprunt, attitudes des usagers devant l’inédit linguistique); 3. les directives institutionnelles au sujet de la création des termes nouveaux, notamment les propositions de l’ISO, devenues plus ou moins obsolètes, sont passées en revue. Cette troisième section jette également un regard sur les systèmes nomenclaturaux relatifs à quelques phénomènes naturels comme les sciences biologiques, la géologie (y inclus la minéralogie), la chimie et la médecine. Dans ces domaines, le besoin de classification et de classement par ordre est fondamental. Les caractères spécifiques des nomenclatures médicale, biologique et chimique sont brièvement notés et commentés.

Le chapitre quatre (pp. 99-128) inscrit la terminologie dans le cadre de la communication. Il s’agit d’observer ici comment les termes pénètrent et opèrent dans un modèle de communication donné. Cela suppose un rapport à l’usage socioprofessionnel qui affecte clans un sens ou dans l’autre la nature et l’emploi des unités thématiques (LSP). L’approche communicationnelle exige en outre que soient cernées les différentes catégories d’utilisateurs des complexes terminologiques mis en circulation, ainsi que l’usage qu’ils font des services offerts. L’auteur définit donc un modèle de communication dans la perspective où un encodeur envoie un message à un décodeur qui doit l’interpréter et le comprendre pour que la connaissance soit modifiée dans le sens de l’augmentation de l’information existante sur un sujet (à savoir l’accroissement des connaissances pour l’expert ou l’acquisition des premières connaissances pour l’apprenant en formation). Sager examine tous les paramètres extralinguistiques (l’intention, l’information elle-même par rapport au niveau de connaissance et du domaine...) qui précèdent l’envoi et la réception du message; ce dernier suppose lui-même le choix de la langue ou du sous-code thématique reconnaissable par le destinataire (le didacticien ne parle pas de la même façon à ses pairs et à ses élèves). L’efficacité du message passe alors par l’efficacité des termes sélectionnés pour le véhiculer. D’où l’identification de critères d’économie, de précision et de convenance, ce dernier afin d’arbitrer les deux premiers qui pourraient s’opposer ou s’exclure. On concevra alors aisément que la mise en valeur du rôle de la communication permette de proposer d’une manière fort concrète une socioterminologie, en train de s’édifier par ailleurs.

Inévitablement, un modèle communicationnel débouche sur une sorte de réductionnisme linguistique dont la forme la plus achevée prend la couleur de la normalisation ou de la standardisation, dans le vocabulaire de l’ISO. Au dire de l’auteur, l’harmonisation linguistique équilibre les critères d’économie (choix du terme le plus représentatif du point de vue de la brièveté), de précision (sous-critère de la clarté, donc d’indice référentiel ou d’élimination de l’ambiguïté) et de convenance (dans le cas où des connotations négatives (disturbing) pourraient intervenir). Les aspects prescriptifs de la terminologie ont maintes fois été critiqués et remis en question, mais les solutions de remplacement furent plutôt rares, comme furent encore plus rares les propositions de rejet total d’une certaine forme de dirigisme, d’aménagement ou de prescriptivisme! Une critique plus constructive est développée ici, qui inclut les avantages et les désavantages de toute opération d’harmonisation de la communication. Afin de bien resituer les choses dans leur contexte véritable, Sager dissèque scrupuleusement les principes et les instruments de normalisation (dictionnaires, banques de termes, commissions ministérielles). Il veut faire saisir les motivations qui soutiennent la standardisation linguistique. C’est en réinterprétant les principes de l’ISO au regard de la standardisation des objets qu’il réaffirme ce qu’est la normalisation terminologico-linguistique. Les sept grands principes de l’organisme viennois sont ranimés et replacés sous l’éclairage des LSP. Bien entendu, l’objectif premier consiste à faciliter la communication afin que le message transmis ou à transmettre s’accompagne de la meilleure efficacité possible. Chaque principe peut être synthétisé en une brève formule :

D’autres questions plus subsidiaires, comme les méthodes de standardisation, l’efficacité réelle et les limites des normes, terminent cette section, les exemples qui l’illustrent étant souvent puisés dans le réservoir des normes britanniques (BS).

Ce que j’appellerais la seconde grande articulation du livre, soit les chapitres 5 à 7, noue les liens de la terminologie avec la science informatique, perçue ici dans ses dimensions les plus englobantes. Chaque chapitre est consacré à un aspect spécifique du traitement de la terminologie à l’aide des différentes technologies informatiques disponibles.

Le chapitre cinq (pp. 129-162) porte sur la compilation des terminologies. Il est un fait admis que l’automatisation et, surtout, la micro-informatique ont révolutionné cette grande phase du travail de recherche terminologique. Pour J. C. Sager, « It is now recog-nised that the only practical means of processing lexical data is by computer » (p. 129). En conséquence, les références aux méthodes de manipulation plus traditionnelles deviennent presque caduques. D’ailleurs, il n’y en a aucune dans ce chapitre. Au contraire, l’auteur préconise l’établissement de nouveaux principes et la modernisation des méthodes de l’époque de la pré-automatisation. Tout comme la lexicographie, la terminologie souffre beaucoup, en ce moment, de l’absence de tels fondements théoriques. Sager aborde la question de la constitution des corpus informatisés, celle des bases de données à caractère terminologique et celle des nouvelles technologies, logicielles notamment, ainsi que celle des corpus textuels directement accessibles en ordinateur. Le stockage ou le réemploi de l’information terminologique en ordinateur créent de nouvelles contraintes méthodologiques; ils amènent en outre à se pencher sur la qualité des données et à réexaminer les principes de la collecte des données. Toute information devrait être enregistrée suivant des critères qui permettent de dessiner un profil du terme et du concept décodable au premier degré; d’où le regard critique sur toutes les composantes d’une fiche informatisée (record).

Le chapitre six (pp. 163-186) discute du stockage des termes, plus particulièrement en référence avec les banques de termes, ce qui ne signifie pas que les principes décrits ne soient pas valables pour d’autres formes d’enregistrement, tant s’en faut. Une partie de ce chapitre est d’ordre historique, spécialement le rappel de l’émergence des banques dont l’origine se situe aux environs de 1970. Ce tour d’horizon par l’histoire amène l’auteur à proposer une définition-programme de ce que devrait être (est?) une banque, à savoir :

A collection, stored in a computer, of special language vocabularies, including nomenclatures, standardised terms and phrases, together with the information required for their indentification, which can be used as a mono- or multilingual dictionary for direct consultation, as a basis for dictionary of usage and term creation and as an ancillary tool in information and documentation (p. 169).

Puis, un modèle de banque est proposé, illustrant la définition ci-dessus, avant de déboucher, en fin de chapitre, sur les réseaux sémantiques mis à l’ordre du jour, en tant que nécessité, par la recherche en et sur l’intelligence artificielle.

Le septième chapitre (pp. 187-205) scrute le réemploi, l’implantation, les retombées de la terminologie. De fait, toute information consignée devrait pouvoir être traitée ou retraitée et/ou elle devrait pouvoir être accessible aux usagers potentiels. Sager présente les différentes figures de réemploi, leurs contraintes et le réagencement de l’information terminologique transmise ou à transmettre. Ce chapitre typologise les différents groupes d’utilisateurs des terminologies stockées, à savoir : les spécialistes de chaque discipline, les professionnels de la communication spécialisée (les médiateurs, les traducteurs...), les terminographes et les terminologues, les professionnels de la documentation et de l’information documentaire, les aménagistes, tout groupe qui s’occupe de questions linguistiques à des fins professionnelles (enseignants, éditeurs, rédacteurs, correcteurs), l’usager général. Le chapitre est clos par l’établissement d’une connexion avec les thésaurus terminologiques.

Le dernier chapitre de ce livre (pp. 207-229) s’intéresse à l’application des terminologies, aux attitudes et aux pratiques qui existent. La croissance, le développement ainsi que les principales activités de traitement de la terminologie retiennent également l’attention. Ce chapitre se veut à la fois conclusif et ouvert sur l’avenir car il est quasi impossible de saisir dans son ensemble ce que sont la production et le traitement de la terminologie. Il n’y a pas d’application possible sans les quelques conditions que sont l’échange de l’information, la planification, la conscience de la variation de l’usage, la disponibilité des données et la mise à jour périodique, série de critères qui concrétisent la physionomie de plus en plus socioterminologique des LSP.

L’analyse de l’auteur le conduit à constater qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de position unique du point de vue théorique devant les arguments de principes et de méthodes de la terminologie. Cela s’explique historiquement lorsque l’on observe la grande variété des dictionnaires terminologiques produits, les structures variées des différentes banques de termes et, surtout, lorsqu’on en perçoit l’origine dans les programmes d’aménagement élaborés par les organismes ou les individus diatopiquement différents. Toute l’armada des décisions influence inévitablement les orientations des principes théoriques et méthodologiques.

Ce chapitre met aussi l’accent sur le rôle et l’historique des banques de terminologie. Une brève description des principales grandes banques est donnée et un aperçu des développements des petites banques montre bien l’impact de la micro-informatique. La miniaturisation a simultanément des avantages et des désavantages car, d’une part, elle rend les terminologies de plus en plus accessibles à de plus en plus de gens tandis que, d’autre part, leur développement est lent et fort peu de minibanques sont vraiment opérationnelles. Leur nombre fait qu’il n’y a pas de consensus méthodologique, pas de structures communes et par conséquent une limitation de leur consultation. Par ailleurs, plus leur nombre croîtra, plus ces préoccupations d’harmonisation seraient urgentes à analyser afin de trouver des solutions pour éviter le morcellement.

Une très bonne bibliographie thématique et sélective, listant quelques centaines de titres (390 exactement) regroupés en huit sous-catégories, termine l’ouvrage (pp. 231-254). Elle constitue une référence et un guide fort utile pour tout chercheur intéressé par un aspect ou un autre de la terminologie.

Ce livre fait donc le point sur un certain nombre de données fondamentales en terminologie à partir du principe que la terminologie d’aujourd’hui n’a guère de chances de se développer hors du champ de l’informatique. L’auteur fournit suffisamment de justificatifs pour qu’on prête foi à ses démonstrations. Il aura fallu moins de vingt ans pour que la terminologie établisse un corps de doctrine multidisciplinaire et quasi universel et qu’elle accède au statut d’une technologie utile en sciences humaines. Déjà, dès les années 1930, Wüster en explicitait les composantes extralinguistiques auxquelles il greffait l’informatique au début des années 1970. Une toute petite génération informatique —avec en son centre la poussée de la micro-informatisation— aura suffi à fusionner les deux éléments fondamentaux qui ont servi à J. C. Sager pour structurer son cours pratique sur la recherche et le traitement de la terminologie.

Dans le carrousel de la production écrite sur la science terminologique, ce livre, dont la matière est fort bien équilibrée et accessible au néophyte, comptera comme l’une des très bonnes sommes existantes, riche d’enseignement et dont la carrière universitaire est assurée en raison de la validité des informations qu’il recèle. Ce genre de livre de chevet est rare. Nombre de ses semblables ont vieilli prématurément et se sont fossilisés. Ce ne sera pas le cas de PCTP qui va au cœur même des fondements historiques, actuels et universels de la terminologie. Voilà un bon, un véritable guide pour l’apprenant et pour l’expert, un manuel agrémenté de nombreux exemples, ce qui ne nuit jamais au décodage d’un texte et fait le pont avec le réel. À ranger à portée de main dans sa bibliothèque, au même titre que par exemple Rey et Kocourek, pour ne citer que des ouvrages accessibles en français. Telle pourrait éventuellement être la carrière du livre de Sager.

CABRÉ (Maria Teresa), La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, Barcelona, Editorial Empúries, 1992, 527 p.

D’année en année, la terminologie s’enrichit d’ouvrages qui en explorent les fondements historiques et scientifiques, en révèlent les avancées théoriques et pratiques et établissent des passerelles avec la linguistique, cette science mère. Depuis le coup d’envoi d’Alain REY en 1979 avec La Terminologie : noms et notions, suivi par Rostislav KOCOUREK en 1982 avec La Langue française de la technique et de la science, plusieurs universitaires ont mis leur pensée sur ce sujet en livre afin d’offrir au public lecteur les résultats de leurs observations et de leurs réflexions. Quelques autres jalons de première main balisent l’histoire de la terminologie, le dernier en date fut la publication de A Practical Course in Terminology Processing par Juan Carlos SAGER en 1990. Arrive maintenant sur nos tables de travail La Terminologia. La teoria, els mètodes, les aplicacions, nouvelle œuvre d’envergure réalisée par une linguiste catalane, Maria Teresa CABRÉ, dont on connaît bien les écrits sur la lexicologie. Cette fois-ci, elle aborde le champ spécialisé de ce domaine du lexique, elle traite des savoirs thématiques, de leur place dans la linguistique, de leurs principes et de leurs méthodologies. Avant elle, personne ne s’était aventuré si loin dans toutes les ramifications de la terminologie au strict plan de ses dimensions perçues et explorées sous l’angle des sciences du langage et de la société.

La Terminologia est écrite en catalan, et cela est déjà remarquable. C’est à la fois un privilège et une limitation. Un privilège parce que, parmi les langues romanes, le catalan devient, avec le français, la seule langue pour laquelle on dispose d’un ouvrage de base sur la terminologie. Une limitation, car le catalan n’étant pas une langue de grande diffusion, le livre risque de ne pas avoir beaucoup d’impact hors de la Catalogne et des milieux catalanisants. Cela est dommage parce qu’avec le français, surtout le français québécois, le catalan est la seule langue romane sur laquelle on a mené un aménagement terminologique fondé sur l’amalgame du politique (les législations linguistiques, le statut des langues...) et de la linguistique (les dictionnaires terminologiques, les préoccupations pour les dictionnaires de langue générale, le corpus...). Dans les deux principaux États concernés —le Québec et la Catalogne—, on trouve de nombreuses ressemblances, comme des populations quasi identiques en nombre, la dépendance par rapport à une autre langue dominante, l’anglais et l’espagnol respectivement, l’universitarisation de la terminologie sous la forme de programmes d’études menant à des diplômes supérieurs, etc. Mais surtout, dans les deux territoires, un effort d’aménagement terminologique intense repose sur l’existence d’institutions bien établies qui se sont donné les moyens d’agir par l’entremise des législations linguistiques. Dans l’un et l’autre « pays », le progrès des langues est remarquable et les travaux qui sont à la source de la légitimation, de la revalorisation et de la modernisation de ces langues méritent d’être largement diffusés.

Vingt ans après les premières législations linguistiques contemporaines (celles du Québec, en 1974, et celle de la France, en 1975), quinze ans après les premiers efforts sérieux de recentrage du catalan en Espagne, paraît donc cet ouvrage de réflexion qui vient enrichir une bibliothèque déjà sérieusement documentée mais toujours à compléter.

Maria Teresa CABRÉ mène une analyse de la problématique de la terminologie d’abord ciblée en fonction de la langue et du territoire catalans. Mais ses analyses et ses réflexions transcendent rapidement l’espace catalan puisqu’elle explore les principes universels de la terminologie.

Le livre s’ouvre sur une belle préface de Jean-Claude CORBEIL, l’un des acteurs importants de l’aménagement linguistique et l’un des maîtres d’œuvre de la terminologie québécoise. Le préfacier cadre fort bien l’étude que se propose de réaliser MTC en rappelant les deux principaux sens qu’on donne aujourd’hui au mot terminologie, à savoir « l’ensemble des termes d’un domaine du savoir » et « l’étude scientifique et la description des vocabulaires de spécialité ». Il met aussi en perspective la terminologie et la lexicologie, la terminologie et la communication, ce qui justifie certaines des orientations qu’emprunte la discipline terminologique, par exemple l’interventionnisme à caractère normalisateur et standardisateur, le phénomène de l’implantation en milieu socioprofessionnel. Dès le départ, les liens sont tissés entre les grandes caractéristiques de la terminologie : c’est une des sciences du langage, c’est une discipline rattachée à des activités professionnelles, c’est une discipline qui possède son corps de doctrine théorique et pratique qui prend la forme de principes, de préceptes et de méthodologies de travail variées, etc. Comme l’avait déjà préconisé Eugen WÜSTER, J.-C. CORBEIL rappelle également les relations de la terminologie avec la documentation, les sciences cognitives et l’informatique.

Au-delà de cette toile de fond, il y a lieu d’examiner le contenu des sept chapitres d’inégale longueur qui bâtissent ce livre.

Dans le premier chapitre, l’auteur présente la situation et les aspects généraux de la terminologie (p. 15-57). Elle s’arrête sur les éléments historiques et sur les fondements à l’origine de la discipline. Ses descriptions prennent en considération les perspectives sociales et politiques, scientifiques et fonctionnelles, ainsi que les aspects organisationnels, tant au plan national qu’au plan international. Cet excellent et indispensable tour d’horizon cadre bien l’histoire de la terminologie, il en justifie l’émergence tout en l’actualisant. Si l’on démarre l’histoire moderne de la terminologie avec Eugen WÜSTER, il aura fallu patienter plus de cinquante ans pour asseoir le corps de doctrine de cette discipline du langage, discipline encore boudée par de nombreux linguistes qui, lorsqu’ils s’y intéressent, n’en perçoivent souvent que la facette appliquée, donc négligeable à leurs yeux.

Le caractère interdisciplinaire de la terminologie fait l’objet du deuxième chapitre qui comporte cinq parties (p. 59-112). Les sous-chapitres traitent successivement des rapports de la discipline avec la linguistique, la logique —les sciences cognitives—, la communication, la documentation et l’informatique. L’auteur fait le point sur la constellation disciplinaire qui donne sa coloration spécifique à la terminologie au sein des sciences du langage tout en précisant bien que la terminologie est fille de la linguistique et non une quelconque forme tronquée, banalisée et appliquée de la lexicologie, et encore moins une vassale de la traduction.

Le plus long chapitre (III) et le plus étoffé porte sur les fondements linguistiques de la terminologie (p. 113-241). MTC explore en long et en large le concept de « langue de spécialité » (LSP), l’unité terminologique et la documentation spécialisée. Elle situe d’abord les LSP dans la chaîne linguistique, de la phonologie (le phonème) au discours (le texte) avant d’en détailler les caractéristiques puis de comparer et de critiquer un certain nombre de définitions déjà proposées par d’autres chercheurs, comme R. KOCOUREK, L. HOFFMANN, G. RONDEAU, A. REY, B. QUEMADA, K. VARANTOLA, H. PICHT et J. DRASKAU, J. C. SAGER, D. DUNGWORTH et p. F. MCDONALD, R. de BEAUGRANDE. Puis, elle propose sa propre définition du concept de « LSP ». Le terme est pris ici dans le sens de « subconjunts del llenguatge general caracterizats pragmàticament per tres variables : la temàtica, els usuaris i les situacions de comunicació » (p. 128-129). L’énoncé de sept critères circonscrit et explicite très précisément le concept. La question est ensuite posée de savoir s’il faut employer langage de spécialité (llenguatge d’especialitat) ou langages de spécialité (llenguatges d’especialitat)? L’auteur tranche en faveur du pluriel llenguatges d’especialitat. — À noter qu’elle emploie aussi la variante llenguatges especialitzats : toutes les attestations de cette dernière forme apparaissent au pluriel.

Du point de vue fonctionnel, les diverses LSP comportent des caractéristiques communes fondées sur le fait qu’elles ont comme objectif prioritaire la transmission d’informations et que chaque terminologie spécifique sert à dénommer des notions d’une sphère thématique. L’ensemble des LSP est subdivisible en plusieurs champs dont les fonctions demeurent cependant communes, à savoir assurer et assumer la communication entre les spécialistes d’un savoir. Les LSP s’opposent aussi à la langue générale (LG). L’analyse différenciatrice de l’auteur repose cette fois sur trois aspects : les aspects linguistiques, les aspects pragmatiques et les aspects fonctionnels. Deux textes comparés, l’un provenant de la LG et l’autre d’une LSP, sont l’occasion de détailler chacun des trois types d’approches desquels il ressort que la finalité pragmatique façonne le caractère le plus distinctif. Il n’en demeure pas moins que, d’une part, les frontières entre LG et LSP et, d’autre part, les frontières entre LSP1, LSP2 et LSPn sont ténues, poreuses, perméables, que les superpositions et les chevauchements sont nombreux, que la continuité et l’empiétement sont choses normales. Comme l’avaient déjà fait remarquer J. C. SAGER, R. KOCOUREK et d’autres, il paraît impossible d’ériger une muraille totalement étanche entre les composantes (sous-langages) de la langue totale. « Intentar establir una frontera nítida entre les llengües d’especialitat i la comuna és una tasca impossible, com ho és també la de voler delimitar de manera rígida les fronteres entre les diverses especialitats o pretendre en tots els casos assignar un terme a una sol a temàtica » (p. 153). Le système de la langue fédère un tout et forme un continuum qui ne sont fragmentables que de manière temporaire, c’est-à-dire le temps d’un examen de l’un ou l’autre de ses constituants, et cela en fonction d’objectifs bien déterminés, l’étude du comportement de certaines unités lexicales, la formation des mots et des termes, la dictionnarisation des vocabulaires, par exemple.

L’unité centrale de la terminologie est bien entendu le terme sur lequel s’arrête ensuite l’auteur pour le scruter sous toutes ses coutures. On consultera avec profit les importants sous-chapitres sur la morphologie, sur la formation des mots, sur la typologie des termes et sur le concept, quatuor qui constitue les nerfs de la guerre en terminologie, aussi bien dans la pratique professionnelle que dans le contexte de la formation universitaire ou autre. Que l’on songe au volume de termes organisés en unités lexicales complexes en terminologie, jusqu’à 85 % de toute la nomenclature de certains domaines, et on saisira toute l’importance de s’attarder quelque peu sur le sujet.

Le quatrième chapitre permet le passage des aspects théoriques et linguistiques à la pratique (p. 243-333). Car la terminologie a aussi une finalité concrète, à savoir celle de produire des « dictionnaires de termes ». Depuis 1975, cette activité, cet art est désigné par le vocable terminographie. L’auteur divise ce chapitre en trois parties : les fondements de la praxis, les supports de travail et les méthodes ou les méthodologies. Elle donne l’heure juste sur ces éléments en rappelant quelques points de repère historiques, tels les rapports à l’ISO (Organisation internationale de normalisation), les fiches de travail comme support d’informations terminologiques et bibliographiques.

La démarche de recherche systématique est exposée dans le détail, exemples et modèles de fiches à l’appui. Toutes les phases de ce type de recherche sont bien condensées. Le contenu d’une fiche ainsi que les diverses rubriques sont inventoriés. Étape par étape, le lecteur peut suivre toute la chaîne de production d’un dictionnaire terminologique. Le chapitre s’achève par quelques considérations sur la recherche terminologique ponctuelle, celle qui ne porte que sur un seul terme ou sur quelques termes isolés et non sur un vaste ensemble structuré.

Le chapitre cinq traite de la terminotique, autrement dit des applications de l’informatique à la terminologie (p. 335-403). Quatre dimensions sont ici envisagées : le concept même de « terminotique », les apports de l’informatique à la terminologie, les industries de la langue, les banques de données et les banques de termes. Il est indéniable que l’introduction de l’informatique dans le domaine des LSP a considérablement influencé et métamorphosé les méthodes de recherche traditionnelles. Pour sa part, l’intelligence artificielle fournit des moyens nouveaux —les systèmes experts— qui permettent de réaliser certaines opérations à l’aide de la machine, ce qui modifie sensiblement le rôle tenu jusque-là par les terminologues humains. MTC pose également quelques balises au sujet des industries de la langue et elle dresse un panorama des structures des banques de données avant de s’arrêter plus spécifiquement sur les banques de termes, mais sans en privilégier une en particulier. Son étude demeure globale.

L’important chapitre 6 aborde le domaine central de la normalisation (p. 405-442). L’introduction du chapitre décrit le processus de la normalisation sous son faciès le plus général. Les aspects fondamentaux et les organismes qui se préoccupent de standardisation sont présentés. Il est question de l’ISO qui constitue historiquement l’organisme phare en ce domaine. Puis, l’accent est mis sur la normalisation terminologique. Deux volets caractérisent cette activité : la normalisation des termes et celle des principes et méthodes. C’est dans ce chapitre que l’auteur a inséré la question de la néologie dont elle examine les aspects linguistiques (la typologie, notamment), pragmatiques et sociolinguistiques (les conditions de création, de fonctionnement, de diffusion et de normalisation). Dans l’état actuel de la recherche sur la terminologie, il faut se demander si la néologie ne serait pas mieux à sa place dans le chapitre qui traite des aspects linguistiques. Placer la néologie sous la dépendance de la normalisation réduit quelque peu la position véritable qu’elle occupe dans le grand jeu des LSP.

Le dernier chapitre envisage le volet professionnel de la terminologie. Le rôle du terminologue dans un service linguistique y est décortiqué (p. 443-464). Les liens entre la terminologie comme discipline de la linguistique et le milieu de travail sont tracés. L’auteur plaide enfin la nécessité d’une solide formation en linguistique et en terminologie de sorte que le terminologue puisse mener une réflexion sur sa pratique et acquérir une autonomie de fonctionnement.

En fin de parcours sur le contenu du livre, il importe également de dire qu’un très bon appareil de notes éclaire et prolonge les démonstrations et les explications, mais sans jamais les noyer dans un flot d’autres références ou de détails encyclopédiques. Une importante bibliographie multilingue complète la recherche.

L’ouvrage est remarquablement écrit, sans obscurité ni ambiguïté terminologiques qui rebuteraient les étudiants et les néophytes qui s’aventurent dans l’étude des LSP. La facture même du livre, son format, la typographie, la mise en page aérée, l’abondance des intertitres, tout cela donne à La Terminologia une incommensurable valeur didactique. L’ouvrage comporte de nombreuses citations en d’autres langues, notamment le français et l’anglais, qui, malheureusement, sont souvent entachées d’erreurs typographiques ayant échappé aux correcteurs.

On saura gré à l’auteur d’avoir traité la terminologie comme une discipline indépendante, comme une composante à part entière des sciences du langage et d’avoir su se garder de l’assujettir à l’activité traductionnelle, comme on le fait trop souvent dans certains milieux incapables de se détacher des recettes au coup par coup. La terminologie est beaucoup plus qu’un simple satellite de la traduction. L’auteur démontre amplement que si l’on ne peut pas faire de traduction sans faire de terminologie, en revanche, on peut parfaitement effectuer des travaux d’ordre terminologique sans recourir à la traduction.

Le lecteur a ainsi entre les mains un livre invitant, qui se veut aussi un manuel qu’on aime consulter, lire et relire en raison de l’abondance des informations qu’il renferme, de leur valeur scientifique, de leur actualité et de leur caractère complet. Parallèlement aux réflexions d’ordre théorique, l’auteur procure aux amateurs une excellente synthèse des connaissances sur la terminologie. Ce qualificatif de synthèse n’est pas utilisé dans le sens de facilité ou pour minimiser ou pour diminuer l’ampleur de la tâche réalisée par MTC. Au contraire, la terminologie avait besoin de faire le point sur elle-même et il fallait quelqu’un de l’envergure de MTC pour rassembler, trier, évaluer et traiter toutes ces données réparties dans de multiples écrits. Son expérience incomparable, sa patience et les recherches minutieuses qu’elle a menées pendant quatre ans lui ont permis de relever superbement le défi. Il en est résulté un livre d’une exceptionnelle qualité. Un livre qui révèle pour la première fois les véritables liens entre la langue et la société, étant entendu que l’on parle ici des rapports avec les langues de spécialité. La Terminologia doit être considéré désormais comme un modèle et comme le livre de référence sur les rapports entre la pratique linguistique, la pratique cognitive et la pratique sociale, car il est indéniable que la socioterminologie y est partout présente en filigrane. La mise à la disposition de cet ouvrage pour d’autres lecteurs d’autres langues devrait être plus qu’un vœu, une priorité.[*]

[*] La version espagnole est parue : La terminología. Teoría, metodología, aplicaciones, Editorial Antártida/Empúries, 1993, 529 p. La version française est en préparation.