Les technolectes dans la pratique dictionnairique générale. Quelques fragments d’une culture

1. Le dictionnaire de langue, une résidence secondaire pour la terminologie

La terminologie a maintenant atteint le stade de la maturité certaine qui en fait l’une des composantes essentielles des sciences du langage, tout spécialement lorsqu’il s’agit de mener des recherches hors de ses frontières internes comme en aménagement linguistique et en lexicographie. Elle peut prétendre au titre de discipline autonome dans le vaste champ de la linguistique parce qu’elle possède maintenant les indispensables fondements théoriques et méthodologiques qui personnalisent une science ou un art et que partout dans le monde, quelle que soit la langue cible, on lui reconnaît des assises communes et des universaux telles la notion, la démarche onomasiologique, etc. On a donc devant elle des comportements intellectuels et pragmatiques conséquents. La terminologie est devenue un corps de doctrine, de connaissance et d’expérience dont l’autonomie permet qu’on y recoure pour procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la lexicographie, qui sera l’objet de cette intervention.

La traditionnelle et rigide dichotomie entre la lexicographie et la terminologie, ou mieux la terminographie, n’a plus de raison de demeurer étanche. La distinction était autrefois utile afin que la terminologie puisse fonder et asseoir ses préceptes. Maintenant que cette mission est accomplie, on peut retourner au dictionnaire général (DG) et se pencher sur la perception et le traitement des technolectalismes dans cette catégorie de répertoire de mots. On sait que du strict point de vue linguistique, le dictionnaire est le lieu de rencontre privilégié de la plupart des composantes de la linguistique. À un titre ou à un autre, la phonétique, la grammaire, l’histoire de la langue, la syntaxe, la lexicologie, la sémantique, la terminologie, etc., y occupent une place prépondérante. « Les dictionnaires de langue ou dictionnaires de mots proposent des données d’ordre linguistique, c’est-à-dire : nature, genre, forme graphique et sonore du mot; significations, valeurs d’emplois, spécialisation dans les divers niveaux de langue; relations avec les autres éléments du lexique; origine et parfois histoire du mot » (Quemada 1989 : 388). La consultation d’un seul article de dictionnaire atteste amplement de la grande richesse et de la variété des informations sur la langue. Les recueils de mots sont aussi des territoires privilégiés pour étudier l’histoire, la civilisation, la société et les différentes idéologies qui ont cours à un moment donné dans la vie d’une culture, d’un peuple. Ainsi le fait pour une communauté linguistique de ne pas posséder de dictionnaire national est déjà fort significatif en soi. C’est l’une des premières étapes du processus d’aménagement linguistique et, avec la grammaire, un préalable à l’aménagement de la terminologie, à l’aménagement de la néologie et à l’aménagement de la normalisation.

Le dictionnaire général monolingue (DGM) est un carrefour où se donnent rendez-vous une somme de discours pluriels sur la société. Ces discours ont été décortiqués abondamment par les métalexicographes, les linguistes, les critiques et les évaluateurs de dictionnaires. Certains ont été davantage que d’autres la cible des observations, notamment les régionalismes, les néologismes, les emprunts et la labellisation sociale (voir Corbin/Corbin 1980 et Corbin 1980). Ce sont là, en effet, les éléments les plus immédiatement perceptibles de la norme, ceux qui atteignent directement la fibre profonde des êtres humains et qui les mettent en contact intime et immédiat avec ce que la société autorise, admet, tolère, critique, rejette, interdit ou ostracisé. « Le discours lexicographique n’est pas neutre, il véhicule un contenu culturel, il émet des jugements de condamnation ou de valorisation qui s’expriment par rapport à une norme linguistique et culturelle qui prend pour référence l’univers langagier de la culture dominante » (Girardin 1987 : 76).

Dans cette panoplie de discours dictionnairiques multiformes, le moins évalué est le discours sur les terminologies scientifiques et techniques. Le propos de cet article est d’amorcer l’étude de l’appareil métalinguistique utilisé pour tramer les technolectes dans les DGM.

2. Des territoires contigus

L’objet de la lexicographie et celui de la terminographie présentent plusieurs similarités, d’où les difficultés d’établir des frontières bien nettes ou de trancher entre les deux. La matière commune est celle des unités lexicales qui sont recensées dans les dictionnaires et pourvues d’un traitement microstructurel adéquat fondé sur des principes dont certains sont partagés par les deux arts alors que d’autres sont révélateurs de la personnalité de chacun. Dans les dictionnaires de langue, on a l’habitude de dénommer entrée-mot une unité de traitement soumise à l’encodage métalangagier tandis que dans les dictionnaires terminologiques (DT), on désigne par entrée-notion le bloc d’unités de traitement encodées, étant entendu qu’il peut exister plusieurs unités-termes pour baptiser un seul concept. L’utilisateur décrypte des unités lexicales (signe = signifiant + signifié) dans le premier cas et des termes (signe = dénomination + notion) dans le second.

S’il est relativement aisé d’écarter les mots de la langue générale et les éléments de formation (affixes ou affixoïdes indigènes [-erie, contre-], savants [phon(o)-, -thèque, -ensis (ex. homo quebecensis)] ou immigrés en français [-ing, -man, -burger]) des DT, il en va tout autrement dans les DGM où les constellations de vocabulaires spécialisés sont relativement importantes et réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Par ailleurs, perçue sous l’angle du lexique total d’une langue, la compartimentation entre la langue quotidienne et les vocabulaires d’experts n’est pas étanche (voir le schéma dans Boulanger 1990 : 4). Et cela en raison même du va-et-vient permanent entre les mots qui émigrent vers les langues de spécialité (LSP) (ex. bougie) et des vocables terminologiques qui envahissent largement la langue générale (ex. transistor, déjà vieilli, et macro-instruction, déjà réduit familièrement à macro, sans qu’il y ait risque de confusion avec son homophone masculin). À cela s’ajoute le fait qu’il existe des sphères du savoir d’expert qui chevauchent la langue usuelle et les domaines de l’expérience. De plus, si l’on se place sous l’angle de la linguistique, on ne voit pas de réelle démarcation. Les technolectes ne se dissocient pas de la langue courante quand il s’agit de la formation d’unités nouvelles. Les variations relèvent davantage de la fréquence des mécanismes convoqués, comme la syntagmatique, quelques affixes, la dérivation savante, que du moule dans lequel l’élément inédit est coulé. Ils puisent constamment dans le réservoir de désignations partagé et ils obéissent à la norme dominante ainsi qu’aux conventions grammaticales, morphologiques, orthographiques, syntaxiques, etc., du système général. Les LSP ont cependant toute la latitude voulue pour adapter les ressources de la LG à une situation de communication canalisée vers un domaine de la connaissance (voir Cayer 1982 : 17).

Le dictionnaire de langue joue à cet égard un rôle polyvalent car il dirige ses antennes simultanément en direction du jardin de la langue usuelle et vers celui des LSP (voir L’Homme 1990 pour la discussion de ces deux notions). Or LG et LSP forment un bloc compact du point de vue du lexique cumulatif. Il est assez difficile d’estimer la part de chaque sous-lexique dans un DGM, mais quelques sondages proposent une répartition par moitié, ce qui ne semble pas très éloigné de la réalité (voir Béjoint 1988 : 354 et Boulanger 1990 : 16). Compte tenu de la visée du DG, à savoir capter le vocabulaire d’usage courant, on pourrait s’étonner de la consignation de si vastes amas terminologiques dans ces ouvrages. Plusieurs galaxies de mots orbitent autour d’un noyau lexical plus dense et plus apparent (ex. le groupe informatique, ordinateur, logiciel, disquette, mémoire, disque rigide, le groupe sida, HIV, LAV) alors qu’une bonne partie de la terminologie demeure inaccessible soit parce qu’elle est hors d’atteinte du télescope du lexicographe, soit parce qu’elle n’éveille pas d’intérêt. Au surplus, comme la portion du lexique général reste relativement stable d’une année sur l’autre, il faut bien admettre que dans l’avenir, les couches spécialisées du lexique fourniront de plus en plus de contingents nouveaux lorsque viendra le temps de procéder aux retouches dictionnairiques. Les ajustements macrostructurels se font de plus en plus à la hausse de même que les révisions microstructurelles qui allongent les articles (voir Boulanger 1990 : 16-17). Ainsi la répartition entre les contenus de LSP et de LG tend à équilibrer la matière et à créer un rapport proportionnel qui accentue le caractère hybride des DGM. Les dictionnairistes ne font que répondre aux exigences et aux besoins de leur public respectif. Ils sont contraints de récupérer des termes spécialisés et d’en dessiner le profil dans leurs répertoires. Si, en principe, le lexicographe ne peut pas laisser échapper un mot, il doit, en revanche, effectuer une sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux qui se répartissent sur une palette très large (alimentation, art culinaire, banque, intelligence artificielle, bioéthique, conchyliologie, etc.). Ce n’est pas le degré de spécialisation qui permet de cataloguer les termes dans un dictionnaire grand public. Tous les technolectalismes sont susceptibles de rejoindre un jour ou l’autre une macrostructure générale si le besoin est manifesté par les consommateurs (ex. microonde).

Chacune à leur manière, la lexicographie et la terminographie tendent à l’exhaustivité; mais elles procèdent en fonction de leurs méthodologies respectives. La première cherche à circonscrire explicitement ou implicitement (ex. des séries ouvertes en -able, en and- et, naguère, en mini-) tous les mots de la langue tandis qu’une sélection rigoureuse s’impose dans les LSP (elle n’incorpore pas tous les termes en bio- ou en -tomie). La seconde rassemble onomasiologiquement toutes les unités d’une sphère de l’expérience tandis qu’elle élimine tout mot outil (prépositions, articles, pronoms, etc.) et tous les morphèmes affixaux ou affixoïdaux qui ne sont pas des notions pouvant prendre place au sein d’une arborescence du savoir technique ou scientifique. Elle élimine aussi tout ce qui n’est pas conforme à l’expérience décrite; autrement dit, elle ne recrute que le vocabulaire d’une terminologie qui est univoque, « unidomaniale ». Dans l’une ou l’autre situation, tout manquement aux préceptes est considéré comme une erreur méthodologique. Le programme du DGM interdit au rédacteur un traitement complet et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer. L’exhaustivité conceptuelle chère aux terminographes est absolument inenvisageable dans ce genre de recueil. Rares sont donc les terminologies complètes consignées dans un DG : seules de petites constellations pourraient prétendre à la description totale, à condition toutefois qu’elles soient en demande.

Personne ne met en doute la nécessité de la présence des technolectes dans les dictionnaires à l’usage de tous. Depuis l’origine de la lexicographie française, aucun dictionnaire de langue, petit (Dictionnaire CEC Jeunesse), moyen (Micro-Robert Plus), grand (Lexis) ou géant (Grand Robert de la langue française), monolingue, bilingue ou multilingue, ne peut s’exempter de répertorier de nombreuses terminologies. Même si en apparence, les dictionnaires courants « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). Les voies de la connaissance exigent aujourd’hui une information inflationnaire de plus en plus axée sur les expériences technologiques et scientifiques par l’entremise de la communication mondialisée et grâce à la civilisation médiatique. De plus en plus de choses à connaître rapidement, à comprendre et à interpréter entraînent une augmentation des exigences de voir représenter les savoirs technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues. La consignation des termes dans ces ouvrages favorise l’insertion de plus en plus évidente dans l’environnement socio-économique et elle balise l’accès à une culture technicienne et technologique qui s’accroît sans cesse selon le principe de l’offre et de la demande. À travers les mots, le dictionnaire ne fait que réunir des éléments de la culture qui est à son origine tout comme il ne peut être que le produit de cette même culture. Il est donc simultanément le révélateur linguistique d’un état de civilisation et un autoportrait d’une communauté de locuteurs. Le schéma suivant simplifie cette relation.

DICTIONNAIRE → CULTURE
CULTURE → DICTIONNAIRE

Lorsque la culture glisse vers l’industrialisation, la scientifisation et l’universalisation, le dictionnaire en répercute les échos tout comme il dessinait naguère le profil humaniste de la société de la Renaissance, le portrait de l’Honnête homme dix-septiémiste, la naissance et les progrès de l’univers scientifique moderne à l’époque des Lumières et le monde en devenir surgi du brassage des classes sociales à partir de la Révolution française (sur ce dernier point, voir Rey 1989b). La reconnaissance d’un français national, les débuts de son expansion territoriale au-delà des frontières européennes, l’obligation de la scolarisation, la généralisation de l’instruction, tout cela, associé au mouvement des idées, a contraint les dictionnaires à élargir leur palette d’informations afin de « répondre aux curiosités de plus en plus diversifiées d’une masse de lecteurs plus nombreuse et moins homogène » (Quemada 1989 : 390). À partir du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, les répertoires devront avoir réponse à tout, aussi bien aux servitudes de la grammaire qu’aux canons esthétiques et aux désirs de connaissances encyclopédiques et spécialisées sur le monde (voir Bouverot 1986). La modernisation de la masse lexicale passe en grande partie et inévitablement par les technolectes, multiples reflets des progrès du savoir. La nature des ajouts et des mises à jour ressortit à une multiplicité de domaines, inconnus hier encore, et qui sollicitent maintenant la curiosité et l’intérêt des consulteurs. Pour chaque DG, il devient donc impérieux d’intégrer « au premier chef, de nombreux termes spéciaux des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, en informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (PLI 1990 : 5).

La pensée contemporaine filtre inévitablement par la culture « technologicienne ». Par la même occasion, les technolectalismes « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1989a : X). La génération naissante des dictionnaires de langue focalise son intérêt sur la science et sur la technologie, alors que la génération précédente mettait l’accent sur le développement de l’éducation et de l’information qui ouvrirait les portes à de nouveaux champs de la connaissance (voir PLI 1975 : Aux lecteurs). Ayant accompli son cycle, la culture « culturelle » cède sa place à d’autres formes de culture et à des praxis innombrables.

Plusieurs indices permettent de repérer la terminologie dans les DGM. Les vocabulaires spéciaux sont présents dans n’importe quel lieu de l’article (voir Boulanger 1989a, 1989b, 1989c, 1989d, 1989e et 1990). On remarque notamment que les types particuliers de LSP s’articulent autour de deux axes principaux : celui des domaines d’activité considérés en eux-mêmes et celui des niveaux de langue, la terminologie étant alors jugée dans la microstructure par rapport à la langue courante normalisée.

Dans la suite de cet article, on s’arrêtera plus spécifiquement sur l’un de ces indices, à savoir les labels socioprofessionnels qui seront scrutés à travers la liste des abréviations (voir Boulanger 1988 : 295 et suivantes). Nous concentrerons nos observations sur cet aspect et sur les discours prélexicographiques dans lesquels les programmes dictionnairiques sont détaillés. Les marques peuvent aussi être traquées dans le corps de la microstructure où elles constituent l’une des articulations majeures de l’architecture interne du discours lexicographique (voir Candel 1979 et 1983). Compte tenu de l’espace réservé à cette contribution, nous reviendrons ailleurs et plus en profondeur sur le rôle des définitions et des autres indices de domaine à l’intérieur de l’article. Nous nous contenterons également d’amorcer la réflexion sur le rapport entre la norme et les labels d’identification spécialisés. On s’intéressera ici uniquement aux descripteurs de domaine indépendamment de l’énoncé définitionnel (voir Rey-Debove 1989 : 159 et suiv.). Les formules qui suivent sont exclues de l’étude :

Nom que les X donnent à Y
PR pyroscaphe « Nom donné par Jouffroy d’Abbans au premier bateau à vapeur. »

ou

PR pyrite

puy

Nom donné à X

« Nom donné à d’autres sulfures métalliques. »

« Nom donné, au moyen âge, à certaines sociétés littéraires et religieuses qui organisaient des concours de poésie. »

ou

PR meuble Nom générique de X

« Nom générique des objets mobiles de formes rigides, qui concourent à l’aménagement de l’habitation, des locaux. »

ou

PR pomélo Nom de X

« Nom du citrus paradisi dont les fruits viennent en grappe (grape-fruit). »

3. Les discours introductifs

Les discours tenus sur les technolectes dans les introductions de dictionnaires portent essentiellement sur deux aspects : le premier concerne le choix des mots ou des sens spéciaux, terminologiques, techniques, scientifiques ou didactiques, à retenir dans le dictionnaire. Le second aspect touche le protocole d’encodage des unités sélectionnées.

Les préfaciers ou les rédacteurs des discours commerciaux peuvent discuter le problème des terminologies sous deux angles. S’il s’agit d’un dictionnaire qui en est à sa première édition on stipulera volontiers que l’introduction des vocables scientifiques et techniques est indispensable, « qu’aucun domaine de la connaissance n’a été négligé » (Lexis 1975 : VII), que les « terminologies spécialisées occupent une place de plus en plus importante dans les milieux de travail, dans les media [sic] et dans les communications quotidiennes, [qu’on] les a examinées avec beaucoup d’attention afin d’en extraire tous les éléments nécessaires à une meilleure compréhension du monde contemporain » (Poirier 1988 : XVI). Dans le cas des ouvrages qui en sont à une nouvelle mouture (réédition ou refonte) on justifie l’élargissement des cadres de la nomenclature par des ajouts de néologismes formels ou sémantiques et par l’addition de régionalismes; mais c’est surtout l’introduction de termes représentatifs de centres d’intérêt très variés qui a pris de l’importance au cours des récentes années. « Plusieurs milliers de néologismes et de termes spéciaux récemment diffusés s’y [aux 50 000 entrées de la précédente édition] ajoutent dans la présente édition, ainsi que des acceptions et des expressions nouvelles. Ce sont les vocabulaires scientifiques et techniques qui se taillent la part du lion » (Rey 1985 : XVII-XVIII, italiques ajoutées). Cependant, dans l’une et l’autre situations, les contenus sont toujours orientés vers l’obligation d’offrir au public un produit qui soit à la fine pointe de la modernité socioscientifique et sociotechnologique. « En ce qui concerne les vocabulaires scientifiques, on a fait une large place aux vocabulaires des sciences et des techniques, et souvent à des termes d’un haut degré de technicité, dans tous les domaines qui occupent une place essentielle dans la civilisation contemporaine : économie politique, informatique, écologie, électronique, industrie du pétrole, sciences humaines, biologie et médecine. On s’est, en revanche, limité à l’essentiel pour les activités ou les techniques qui sont des survivances ou n’intéressent que des groupes restreints (héraldique, vénerie, bourrellerie, par exemple) » (Lexis 1979 : VI).

Quel que soit le répertoire consulté et à condition qu’il soit pourvu d’une introduction tant soit peu étoffée, tous les dictionnairistes insistent sur le fait qu’il est impensable aujourd’hui de constituer une nomenclature de dictionnaire de langue sans y incorporer des éléments techno-scientifiques (voir Girardin 1987 : 81). Certes, tous endossent l’idée que le DGM n’est pas le lieu pour recenser systématiquement tous les vocables des multiples expériences humaines. Une sélection stricte s’impose. Parmi l’ensemble des termes disponibles, on distingue les unités qui permettent de décrire le fonctionnement de la science ou de la technique, celles qui appartiennent à des séries ou à des énumérations ouvertes et celles qui forment des grappes volumineuses et serrées : « on ne pouvait raisonnablement envisager, dans le cadre d’un seul volume, de recenser, en botanique et en zoologie, les innombrables animaux et plantes exotiques, en géologie les noms de tous les minéraux roches et fossiles » (Lexis 1979 : VII). Ce qui intéresse le destinataire, c’est l’essentiel ou les éléments de ces terminologies susceptibles de surgir au détour d’une lecture, d’une interrogation, d’une recherche dont l’objectif premier n’est pas d’ordre conceptuel ou systématique, au sens où l’entendent les experts d’un secteur d’activité. Ces termes-mots sont choisis en fonction d’un environnement socioculturel qui rend leur description lexicographique obligatoire.

Le principal critère de sélection généralement avancé est le contact que les usagers ordinaires ont avec ces unités et les besoins qu’ils ont de pouvoir décoder le terme sans avoir à recourir à un dictionnaire terminologique ou à un dérivé informatisé. Somme toute, le sort réservé à un terme (inclusion ou exclusion) est l’intérêt qu’il suscite pour le grand public, l’impact lexical, et non pas notionnel, qu’il a sur la langue usuelle d’un groupe de locuteurs donné, en un espace communautaire donné. Mais quel que soit l’ordre de grandeur de la nomenclature, un tamisage fin du lexique spécialisé est indispensable.

La majorité des dictionnaires ne précise pas vraiment quelle est la provenance des contingents technolectaux. Quelques-uns citent des sources premières, par exemple, le DFP : XVI, qui a puisé et filtré une partie des termes consignés dans les publications terminographiques d’un organisme officiel, l’Office de la langue française du Québec; d’autres, comme le PR et le GRLF, mentionnent la consultation de spécialistes, par exemple des informaticiens, des automaticiens, des biologistes, des médecins, pour évaluer les terminologies idoines; d’autres encore puisent dans leurs fonds encyclopédiques constitués au fil de leur histoire, ainsi qu’on le fait dans les ouvrages de la maison Larousse. Dans la réalité, la plupart des répertoires recourent simultanément aux différentes possibilités : dictionnaires techno-scientifiques, experts, fonds d’archives. En outre, le lexicographe cite directement des extraits d’ouvrages, de collectifs ou de revues spécialisés; la pratique est méthodologiquement standardisée depuis une dizaine d’années, même si on y recourait occasionnellement depuis longtemps. D’abord sporadique, la méthode tend à se répandre de plus en plus (voir Rey 1985 : XXXVIII et le Lexis). Auparavant, l’illustration contextuelle d’un terme provenait surtout de la littérature produite par les grands auteurs :

PR oxygène « Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. » (Proust)
lophophore « Son grand chapeau de paille noire... avec une fantaisie de lophophore. » (Aragon)
équin « Cet équin, large en effet comme un pied de cheval. » (Flaubert)
Lexis ove « Une frise sculptée qui, de loin, m’avait semblé faite de fleurs ou d’oves. » (Butor)
ventricule « Une tumeur épithéliale kystique développée aux dépends du revêtement du troisième ventricule. » (Cendrars)
sanie « Les mouvements du gorille brassaient de lourdes odeurs de crasse et de sanie. » (Aymé)

Le second aspect des discours commerciaux concerne les modalités de marquage, c’est-à-dire les critères sous-jacents à la pose des balises métalinguistiques. Là aussi quelques règles orientent les décisions. De manière absolue, on procède à une labellisation des formes qui se détachent de l’emploi général, banal, courant du mot, au sens où l’entendent les lexicographes. La marque, comme son nom le laisse deviner, isole et signale tout ce qui va au-delà ou qui se fige en-deçà du langage témoin qu’on décrit comme la langue et qui gouverne l’usage (voir Rey-Debove 1980 : 40). Donc, en principe, tous les termes devraient être marqués —il serait d’ailleurs préférable de dire tous les sens puisque le descripteur précède la définition même dans les articles monosémiques. La démarche est purement mathématique : l’élément qui relève de la norme neutralisante n’est accompagné d’aucune étiquette, c’est-à-dire qu’il n’est pas considéré comme relevant d’un niveau techno-scientifique, tandis que tout ce qui s’oppose à cette neutralité lexicale, autrement dit les LSP, devrait par conséquent être hiérarchisé par rapport à ce point d’équilibre qu’est la norme, miroir de la langue usuelle.

4. Les normes socioprofessionnelles

La réalité de l’observation démontre qu’il n’en va pas ainsi. Le terme ne sera escorté d’un code socioprofessionnel que s’il est mal connu dans le grand public ou considéré comme tel par le lexicographe. Ainsi, écologiste, écomusée ne sont pas marqués dans le PR, le DFP et le PLI 1990 alors que binaire est encodé à plusieurs paliers : PR : Arithm., Chim., Mus.; DFP : Chim., Math., Mus.; PLI 1990 : Math., Chim., Mus., Astron. Dans le Lexis, binaire est noté successivement : Math., Mus., Chim., Inform., Ling., tandis que dans le GRLF, la structure présente la configuration sémantique suivante :

1. a. Arithm. vx.
b. Mod.
Inform.
c. Log.
2. Chim.
3. Astron.
4. Mus.

L’absence d’un motif technolectal dénote en premier lieu la diffusion de l’unité lexicale dans la langue générale, sa métamorphose du statut de terme à celui de mot courant (voir humidificateur marqué tech. dans le PR et le DFP, non marqué dans le Lexis et le PLI 1990; cémentation non marqué dans le PR, marqué métall. dans le DFP et le PLI 1990, géol., métall. et chim. dans le Lexis; écliptique non marqué dans le PR et le DFP, marqué astron. dans le PLI 1990 et le Lexis. Le jugement subjectif du lexicographe doit ici être pris en considération, même si une grande partie du contenu du dictionnaire est héritée de ses devanciers et que le rédacteur est considéré comme le porte-parole d’une communauté.

« Le lecteur ne doit jamais oublier que les abréviations concernent l’usage linguistique et lui seul; qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique : écologie, transistor, électronique appartiennent, bien ou mal compris, au français de M. Tout-le-Monde » (Rey 1985 : XLI). L’argumentation repose également ici sur le constat que les métaphores techniques augmentent sans cesse et qu’elles colorent de plus en plus fréquemment la langue quotidienne. Beaucoup d’entre elles sont couramment utilisées sans être toujours bien appréhendées par les locuteurs. Mais au premier chef, lorsque le lexicographe épingle une unité, c’est la forme linguistique qu’il pointe et non pas le référent extralinguistique ou le concept : « [...] c’est toujours le mot, la forme linguistique, et non pas la notion ou la chose qui est qualifiée » (Rey 1985 : XLI). Le label restreint l’emploi normal du mot à un domaine précis. Mais en réalité, un mot ne peut être marqué en soi. Il revêt toujours une valeur de connotation dans les circonstances où on l’utilise, ces circonstances étant ici le secteur d’activités professionnelles. Le descripteur peut aussi être perçu comme un indice de renforcement de la norme professionnelle et/ou courante. Le consulteur est alors appelé à résoudre une formule semblable à celle-ci :

le mot X caractérise un discours appartenant au technolecte Y :

La marque possède la vertu de ranger immédiatement la définition du mot dans un macrocontexte de connaissance jamais isolé puisque l’article est construit suivant des principes sémasiologiques (voir binaire ci-dessus). Elle a aussi la propriété (qualité ou défaut?) de la limiter à cette situation de communication même s’il est évident que l’énoncé peut aussi convenir à d’autres champs du savoir. En revanche, plusieurs mots d’un même domaine étant disséminés dans le répertoire, l’abréviation joue le rôle d’une tête chercheuse notionnelle. Ce qui n’exclut pas la liberté d’estampiller ou non les unités lexicales d’un seul domaine ou de varier lés étiquettes (PR : ordinateur et programmeur : non marqués, programme et logiciel : Techn., disquette et matériel : Inform.).

Par ailleurs, il est clairement stipulé dans les dictionnaires que « l’absence de ces abréviations devant un mot ou un sens signifie que ce mot, ce sens, sont d’emploi normal pour une personne cultivée non spécialiste, même s’ils appartiennent à un domaine spécialisé » (Rey 1989a : XVII). Mais ici, comme le souligne Rey, des éléments subjectifs entrent en jeu afin de savoir ce qui est spécialisé ou courant pour un consulteur. Le DG a comme premier objectif de circonscrire la nature linguistique de l’unité lexicale. Ce n’est que par projection secondaire et par extrapolation que le rapport avec l’objet de l’univers, le réfèrent extralinguistique est déduit. Dans le DG, la marque technoprofessionnelle ne reflète que la seule norme linguistique sociale et le seul usage social banalisé ou considéré comme tel. Elle n’est pas fondée sur la base de l’expérience individuelle ou groupale; elle émerge du jugement que porte le lexicographe sur la norme sociale dont les limites correspondent au comportement moyen du public consommateur. Pour asseoir son évaluation de la norme admissible, il consulte des dictionnaires portant sur l’argot, les régionalismes, les néologismes, les terminologies, etc. La pratique du marquage socioprofessionnel suivra donc le même cheminement qui reflète une norme prévalante et les préjugés de la culture dominante. « Les marques ont pour objet d’expliciter des écarts par rapport à un usage contemporain neutre qui ne peut être que théorique et qui suppose donc la construction d’un modèle normatif (ce qui ne veut pas dire prescriptif) » (Girardin 1987 : 92).

Le DGM accorde donc plus d’importance à la généralisation ou à la banalisation d’un usage spécialisé qu’à sa classification dans un ensemble notionnel où il fonctionne dans une série d’éléments interdépendants. Les labels professionnels ne sont pas notés pour justifier une organisation systémique de tous les mots de la nomenclature qui revendiquent le même signal puisque le DGM n’a pas d’objectif de structuration conceptuelle arborescente quel que soit le domaine considéré. En terminographie, le regroupement notionnel et le dégroupement homonymique sont méthodologiquement fondamentaux. Les indicatifs permettent tout au plus de glisser de la langue à la thématique, des connaissances linguistiques vers un savoir quasi encyclopédique en effleurant au passage l’indispensable notion des terminologues sans entrer cependant dans ses particularités onomasiologiques et dans ses dimensions logiques. Le DG reste sous le seuil de la typologie classologique. En cela, le lexicographe respecte la ligne de conduite dessinée pour le programme du dictionnaire confectionné.

En outre, un terme répertorié dans un dictionnaire courant, est réputé se diffuser dans la langue usuelle : ainsi informatique, intelligence artificielle, macrobiotique, télex dans le PLI 1990 et le PR. Il se lexicalise, contrairement au phénomène de la terminologisation dans les DT. Cette lexicalisation s’accompagne souvent d’une modification, d’une atténuation, d’une dérivation ou d’une perte sur le plan sémique ou sémantique. Cette perte ou cette réinterprétation des caractères des logiciens, dont la série complète est obligatoire pour décrire adéquatement une notion, est plus ou moins compensée par l’attribution d’un descripteur abrégé notant l’appartenance du terme à une LSP. Le passage du terme à l’état de mot (LSP → LG) s’effectue généralement par la focalisation sur des traits fonctionnels mais surtout sur des traits sémantiques. Certains sèmes compositionnels demeurent trop spécialisés pour quitter l’orbite de leur LSP et rejoindre les colonnes d’un DGM, sauf bien entendu pour des taxinomies, des nomenclatures chimiques ou quelques autres systèmes fermés ou assimilés. Voici l’exemple d’un terme vérifié dans deux dictionnaires de langue et dans deux dictionnaires terminologiques et pour lequel les deux définitions généralisées n’ont apparemment pas de traits communs lorsqu’on les compare :

hétéronyme
PR « Ling. Qui n’a pas le même nom. »
Lexis « Ling. Équivalent d’un mot dans une autre langue. »
DDL « [...] on appelle hétéronymes les mots de racine différente, mais formant ensemble une structure sémantique. »
DDL « Dans une langue : mots dont les signifiés sont en rapport d’intersection (qui ont donc un ou plusieurs éléments de sens communs), mais qu’on ne peut classer ni parmi les synonymes, ni parmi les antonymes. [...] D’une langue à une autre : mots de sens voisin —mais non identique— considérés plus ou moins équivalents, donc employés parfois en traduction. »

5. Clés pour le code abréviatif

La taxinomie des faits et des usages technolectaux est ciselée autour d’une série d’empreintes dont chaque dictionnaire doit fournir les clés dans une liste d’abréviations résolues et explicitées à la convenance de ses lecteurs. Les dictionnaires fournissent habituellement une liste relativement complète des signes conventionnels et des abréviations utilisées. Celles-ci renvoient aux marques métalinguistiques, professionnelles, géographiques, historiques, etc. Les listes figurent à la suite de la présentation et avant le dictionnaire alphabétique.

Le catalogue général inventorie les différentes catégories d’abréviations utilisées dans les articles. Celles-ci renvoient à des marques de divers ordres comme celles du tableau suivant (les variantes de caractères sont respectées).

Tableau 1 : Échantillon de catégories d’abréviations
marques métalinguistiques Abrév. Abréviation
Inv. Invariable
marques technolectales bijou. bijouterie
Cin. Cinéma
Text. Textile
marques de repère géographique S. Sud
S.-affl. sous-affluent
marques d’époque ou historiques féod. féodalité
ancienn. anciennement
marques stylistiques littér. littéraire
abusiv. abusivement
marques chronologiques vx. vieux
néol. néologisme
marques de registres sociaux vulg. vulgaire
fam. familier
marques géolinguistiques région. régional
dial. dialectal
marques de fréquence h. hapax
rare. rare
Les étiquettes technolectales peuvent renvoyer à :

Tous les dictionnaires témoins fusionnent les différentes marques dans un seul registre; l’unique exception est le DFP qui propose trois listes distinctes : une liste générale regroupant les « Abréviations », une liste recensant les marques métalinguistiques, les « Rubriques de langue », et une liste rassemblant les descripteurs scientifiques et techniques, les « Indications de vocabulaire de spécialité ». Il est quelquefois ardu de distinguer les motifs de domaine des autres marques à l’intérieur de ces listes mais dans la plupart des cas, les lexicographes ont recours à certains procédés de mise en évidence afin de faire ressortir les distinctions entre les différents groupes de marques. Dans le PR, sauf de rares exceptions (AFNOR, ANT., HOM., PROV., REM., V.), toutes les abréviations de la liste sont en italiques minuscules et suivies de paraphrases explicatives qui en facilitent le décodage :

microbiol. terme didactique de microbiologie
ven. terme technique de vénerie (chasse à courre)
vétér. mot technique de l’art vétérinaire
phys. terme didactique ou technique de physique
pharm. terme technique ou didactique de pharmacie
anthrop. terme du langage didactique de l’anthropologie
aviat. terme ou sens technique du langage de l’aviation
auto. terme ou emploi technique du langage de l’automobile

Dans le PLI 1990, les abréviations de domaines sont en petites capitales sans autre commentaire explicatif que leur résolution en toutes lettres :

AGRIC. agriculture
ALCH. alchimie
ALG. algèbre

Cependant, lorsque le domaine n’est pas abrégé, la formule est la suivante :

BANQUE terme particulier au vocabulaire de la banque
BOURSE terme particulier au vocabulaire de la Bourse
BOXE terme particulier au vocabulaire de la boxe
CHASSE terme particulier au vocabulaire de la chasse
SERRURERIE terme particulier au vocabulaire de la serrurerie

On remarque une exception à la règle :

CONSTR.terme technique de la construction

Dans le DFP, les marques de LSP apparaissent dans deux des trois listes sans que le protocole de décodage soit expliqué. Des abréviations semblables ou différentes renvoyant au même domaine sont fréquentes et il n’y a pas de réciprocité parfaite entre les deux listes partiellement récurrentes (voir le tableau 2).

Tableau 2 : Les groupes de marques du DFP
AbréviationsIndications de vocabulaire
ASTRO.Astronomie
géod.géodésie
géogr.géographieGÉOGR.géographie
géol.géologieGÉOL.géologie
géom.géométrieGÉOM.géométrie
géomorphol.géomorphologieGEOMORPH.géomorphologie
géoph.géophysiqueGÉOPH.géophysique

Dans la première liste, les abréviations sont données en lettres minuscules et résolues en caractères gras; dans l’autre liste, elles apparaissent en petites capitales et une majuscule sert d’amorce à la résolution en gras. Deux codes abréviatifs différents sont utilisés pour le domaine de la géomorphologie.

Les deux éditions du Lexis n’utilisent aucun procédé même typographique pour distinguer les marques technolectales des autres étiquettes. Elles sont toutes données en italiques :

décor. décoration, arts décoratifs
dém. démonstratif
démogr. démographie
dér. dérivé
dermatol. dermatologie

Quelques abréviations ont une double interprétation :

PR méd. → 1° terme didactique de médecine [...]; 2° médical (lat. méd., lang. méd.)
PLI 1990 cuis. → cuisine, art culinaire

parfois même une triple interprétation :

DFP dém. → démonstratif, démocratie, démocratique

tandis que deux abréviations différentes renvoient parfois à un seul domaine :

PR myth., mythol. → terme didactique de mythologie

L’importance numérique des marques domaniales n’est pas à négliger dans les DGM (voir le tableau 3).

Tableau 3 : Importance numérique des marques
Nombre de marques dans différents dictionnaires (lettres A-D)
Dictionnaires Techno-marques Autres marques
PR 65 67
PLI 1990 75 50
DFP 69 101
Lexis 1979 93 152

La somme des estampilles technolectales dépasse largement celle de chaque autre groupe pris individuellement; les résultats rassemblés sont cumulatifs pour la séquence de lettres étudiée.

L’analyse des tableaux des marques révèle aussi comment les dictionnaires s’enrichissent lors des mises à jour (nouvelle édition ou révision). Sans permettre une évaluation quantitative des nouvelles acquisitions, ils renseignent néanmoins sur l’arrivée de domaines inédits et sur l’usure ou sur la disparition d’autres secteurs artisanaux, historiques ou passés de mode (ex. DHLF : baronnie, GRLF : bonneterie, cosmographie). L’augmentation du nombre de domaines dans lesquels on a puisé des termes qui enrichissent les nomenclatures témoigne de la diffusion des terminologies dans le monde moderne et de leur spécialisation de plus en plus poussée. Dans chaque couple de dictionnaires présentés dans le tableau 4, les statistiques sont éloquentes.

Tableau 4 : Rapport statistique sur les marques
Marques apparues ou disparues (lettres A-D)
Dictionnaires Années Marques Ajouts Retraits Nomenclatures totales
DHLF 1980 72 50000
DFP 1988 69 0 3 62000
PR 1967 51 50000
PR 1989 65 14 0 58 000
PLI 1975 42 45000
PLI 1990 75 36 3 58000
Lexis 1975 93 70000
Lexis 1979 93 0 0 76000
GRLF 1951 66 58 000
GRLF 1985 80 35 21 80000
∅ ⇒ ne s’applique pas pour l’édition plus ancienne

Dans certains cas, on a ajouté des descripteurs qui ne faisaient pas l’objet d’un intérêt particulier lors d’éditions antérieures. Par exemple, l’édition de 1989 du PR (en réalité une somme de tirages augmentés de la seconde édition de 1977) a intégré à sa nomenclature des termes provenant des domaines de l’informatique, de l’alpinisme, de la cybernétique. L’édition du PLI 1990 répertorie des termes des domaines de l’acoustique, de l’administration, de l’aviculture, de l’industrie du pétrole. Les lexicographes ont aussi procédé à une fragmentation de quelques domaines correspondant à une spécialisation du savoir. Par exemple, dans l’édition de 1990 du PLI, on retrouve les domaines de la chimie et la chimie organique alors que l’édition de 1975 considérait un seul grand domaine pour la chimie. En 1990, le PLI recense des termes de l’art contemporain, des beaux-arts, des arts décoratifs, des arts graphiques et des arts plastiques alors qu’en 1975 seuls les beaux-arts et les arts graphiques étaient représentés. La technique du classement des descripteurs sous une forme arborescente n’est cependant pas nouvelle. Les huit dictionnaires du tableau présentent ce genre de classement en réseau pour le droit. L’augmentation des domaines est aussi liée à l’accroissement des nomenclatures d’une édition à l’autre. La majeure partie des entrées nouvelles proviennent des technolectes (voir Boulanger 1990 : 16-17). Mais, existe-t-il toujours une corrélation entre l’addition d’un descripteur à la liste et l’introduction de termes s’y raccrochant? Des termes d’algèbre et d’arithmétique étaient définis dans les PLI bien avant qu’on songe à les pourvoir d’un feu de signalisation.

6. Conclusion

Les marques socioprofessionnelles ne s’opposent pas vraiment aux autres catégories de labels : chronologiques, géographiques, stylistiques, registres de langue sociaux, etc. Dans la tradition lexicographique française, ces dernières sont toutes prescriptives alors que les premières ont des visées descriptives et qu’elles servent à connoter l’emploi d’un mot dans une sphère d’activité. Au même titre que les autres catégories, elles font cependant partie du catalogue du métalangage dictionnairique.

« De toutes façons, l’utilisateur a toujours tendance à interpréter de façon prescriptive les informations données par le dictionnaire, quel que soit l’esprit dans lequel elles ont été conçues, ce qui explique la violence des réactions au sujet des marques d’usage » (Béjoint 1981 : 72). Mais les marques spéciales sont-elles si restrictives et normalisantes, dans le sens de « bon et de bel usage »? Sont-elles uniquement un simple appareil hiérarchisant des emplois qui cheminent du plus général au plus spécifique qu’on peut appeler un sous-code situationnel (voir Béjoint 1981 : 72), qui varie non pas avec les personnes mais en raison des circonstances de communication, la situation étant ici le sujet ou le domaine? Si l’on considère que le rôle du dictionnaire consiste à identifier tout ce qui dévie par comparaison avec un code normatif sélectionné plus ou moins arbitrairement, alors la réponse plaide clairement en faveur de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 73). À la restriction près, toutefois, que parmi l’éventail des groupes de marques possibles, seul l’ensemble des descripteurs relatifs aux réseaux des activités de l’expérience technique ou scientifique met la langue en relation avec le référentiel.

Contrairement aux autres catégories de marques, les secteurs couverts par les labels technolectaux sont individualisants et en principe non redondants, ce qui évite les recoupements. Chaque étiquette de domaine correspond à une seule case précise dans la configuration des champs du savoir. L’introduction d’une abréviation de domaine devant l’énoncé définitionnel active ce seul sémantisme et immobilise les autres énoncés codés ou non. Fort peu de codes sont englobants ou génériques; ceux qui existent renvoient le lecteur à une sphère ouverte, comme didact., sc. (PR : « terme didactique du langage scientifique et appartenant au domaine de plusieurs sciences »), techn. (voir Corbin/Corbin 1980 : 247). Ainsi lorsque l’unité binaire est cataloguée tour à tour dans les domaines de l’arithmétique, des mathématiques, de la logique, de l’informatique, de la chimie, de l’astronomie, de la linguistique et de la musique, le dictionnairiste reconnaît qu’il existe dans le DGM une sorte d’homonymie terminologique par référence aux systèmes onomasiologiques fermés des LSP. La polysémie microstructurelle des ouvrages de langue est due à la méthode sémasiologique qui oblige à fournir la plupart des sens d’une forme linguistique sélectionnée comme entrée. Cependant, la polysémisation à tendance homonymique n’est pas systématique. Ainsi l’interprétation sémantique d’un mot comme bureau échappe totalement à l’intersection avec l’homonymisation. Cette formule lexicographique n’est pas technolectalisée dans les dictionnaires courants : aucun des huit sens du PR, des sept sens du DFP, des sept sens du PLI 1990 ou des treize sens du GRLF ne sont porteurs de descripteurs même si certaines affectations sémantiques de ce mot collent à des réalités nettement professionnelles. Les grandes divisions internes des articles constituent les seuls indices de la spécialisation des significations. Bien d’autres catégories de mots ont en apparence un statut de passe-partout sémantique; ils échappent ainsi au catalogage en raison de leur identification quasi automatique à la couche du vocabulaire général; ils ne sont pas munis de motifs professionnels même si parfois un ou des sens relèvent nettement d’une série de concepts organisés. C’est le cas de plusieurs verbes faussement confinés à la polysémie ordinaire provignante : PR : faire (39 sens), prendre (43 sens), mettre (37 sens, sauf un qui est marqué mar.), passer (40 sens, sauf un qui est marqué comm.) (voir Loffler-Laurian 1982 et 1983). À ce niveau, il ne paraît pas absurde ou inconvenant de penser qu’une étude approfondie de l’usage des termes, de leur transformation de l’état de support linguistique des notions à celui de l’autoreprésentation lexicale, du passage d’un savoir spécial implicite à un savoir linguistique explicite par l’intermédiaire du dictionnaire, qu’une étude de ce genre permettrait une approche fructueuse de l’art et de la praxis de la lexicographie (voir Handwerker 1989 : 85).

Comme on le perçoit à la lumière des quelques fragments de l’organisation des technolectes à travers les dictionnaires généraux monolingues, les terminologies ne font pas l’objet d’un traitement en soi. Ce qui importe d’abord, c’est de capturer une unité lexicale spécialisée et de tenir sur elle un discours microstructurel dont l’enveloppe est normative et assimilée à la langue usuelle des locuteurs. Il s’agit d’une sorte de rite de passage du savoir d’expert au savoir lexical, le dictionnaire de langue ne se prononçant que sur des mots. La marque lexicographie partiellement un terme, qui représente un concept dans le monde terminographique, c’est-à-dire qu’elle le métamorphose en mot. On passe alors de l’axe du savoir sur le monde à l’axe du savoir sur le linguistique. Une forme est normale, autrement dit dépourvue de marque, ou opposée à différenciée, c’est-à-dire marquée. L’énoncé que contient une rubrique est inscrit dans une relation duelle en ce sens que quelque chose de standard s’oppose à quelque chose qui n’est pas standard. En apparence, le discours se veut moins prescriptif en ce qui regarde les technolectalismes puisque ceux-ci ne sous-entendent pas l’existence de formes opposées plus acceptables. Il en va également ainsi pour les régionalismes qui réfèrent à des éléments conceptuels spécifiques d’un territoire. Mais la menace de la norme plane toujours au-dessus du réseau des indices réducteurs (voir Boulanger 1989f et 1989g). Dans le dictionnaire de langue, le système des marques des domaines conceptualisés n’est qu’une suite d’indices classologiques assimilés à des niveaux de langue socioprofessionnels qui ne représentent qu’une autre bande du spectre qu’est une norme dictionnairique.

Bibliographie

Linguistique

Dictionnaires

Les éléments de formation technolectaux dans les dictionnaires généraux monolingues

« ABLE, pénult. douteuse dans les adjectifs admirable, aimable, etc. et dans ces deux subst. table et érable. Dans tous les autres subst. et les verbes, elle est longue. Câble, diable, j’accable, etc. » (Feraud, Diction[n]aire critique [...], 1787-1788).

1. Les mots du dictionnaire ou le libre échange lexical

Le terme dictionnaire s’entend pour décrire une grande variété d’ouvrages de référence qui traitent des unités lexicales. D’entrée de jeu, son emploi sera limité aux recueils de mots de la langue courante, les dictionnaires généraux monolingues (DGM), et les recueils de termes des langues de spécialité, les dictionnaires terminologiques (DT). L’objet premier du dictionnaire général consiste à décrire le comportement fonctionnel et sémantique de signes langagiers, « les mots, classés selon un ordre issu de leur structure phonétique et graphique (la seconde reflétant, avec maintes déformations, la première) » (Rey 1982, p. 18). Depuis le XVIe siècle, le dictionnaire s’articule autour d’un schéma binaire, la macrostructure ou mode de construction des entrées, c’est-à-dire l’ensemble programmé des éléments lexicaux qui le composent, et la microstructure ou séquence de rubriques métalinguistiques portant les différents discours sur les mots, c’est-à-dire l’ensemble programmé des informations sur l’adresse ou l’arrangement textuel des discours tenus sur l’entrée et obéissant à une rhétorique déterminée. La macrostructure est réalisée concrètement par la nomenclature tandis que l’article actualise le projet de microstructure. L’iconostructure s’ajoute fréquemment comme troisième dimension du dictionnaire, surtout dans les ouvrages à caractère encyclopédique et dans les répertoires technolectaux. L’entrée et son développement sous la forme d’une suite d’énoncés métalinguistiques codés construisent l’écologie textuelle du dictionnaire. Ce texte permet d’indexer une série de renseignements fonctionnels sur un signe lexical en vue d’une réutilisation linguistique de ces mêmes données. Le DGM est donc « une description du lexique produit et perçu par l’ensemble des locuteurs d’une langue, au moyen de la même langue » (Mok 1983, p. 69) En visant l’accroissement du savoir proprement lexical de son utilisateur, le dictionnaire est un livre a vocation didactique qui prend la langue pour objet.

Les nomenclatures des DGM convoquent à la fois des mots unités de la langue usuelle —et des termes— unités des savoirs thématiques. Les accointances de la terminologie et de la langue générale ne sont pas des découvertes récentes. Nombre de chercheurs ont fouillé les rapports entre ces deux facettes lexicales du dictionnaire. Chaque fois les constats plaident en faveur d’un continuum entre les deux. Dans une direction comme dans l’autre, les frontières sont ouvertes et la circulation des vocables est libre. Déjà en 1961, M. B. E. Vidos statuait sur les rapports entre le lexique global du français et l’entité relative au vocabulaire spécialisé. Il a distingué trois cas de figure :

  1. Les mots de la langue générale trouvent des emplois technolectaux (ex. : donner, ensemble, frileux), (voir aussi Phal 1968,1969)
  2. Les termes des savoirs d’experts nourrissent la langue générale (ex. : fanal, originellement un terme de marine); (voir aussi Gilbert 1973).
  3. Des termes de LSP sont distribués dans plusieurs secteurs de l’expérience, que ceux-ci soient apparentés ou non (ex. : caréner : marine, aéronautique, automobilisme; escale : marine, aviation, transport routier; opération : bourse, commerce, mathématiques, chirurgie, monde militaire).

Le romaniste a centré ses observations sur la langue générale; il envisageait donc le caractère polysémique des mots. Du point de vue de la terminologie, les situations 1 et 3 sont assimilables à l’homonymie. Dans les DGM, l’homonymie est incluante en ce sens que le lexicographe incorpore plusieurs mots homonymes, car il projette de définir le lexique en extension. Dans les DT, l’homonymie est excluante, car le terminographe travaille sur un seul domaine à la fois; il écartera les homonymes éloignés de son champ de préoccupation. Pour le terminographe, l’homonymie n’est pas une somme, mais, au contraire, une soustraction.

Les mots usuels pénètrent difficilement les dictionnaires de terminologie, et c’est d’autant plus étrange qu’il existe un ou plutôt des « vocabulaires généraux d’orientation scientifique et technique ». En revanche, les répertoires généraux ne se privent pas d’importer des vocabulaires thématiques complets ou partiels pour les ranger auprès des unités courantes figurant à la nomenclature. La part des LSP est importante dans les dictionnaires d’usage. Elle occupe un espace « articulaire » —c’est-à-dire relatif à l’article— non négligeable, comme l’illustre une synthèse récente (Boulanger 1994b).

De fait, depuis 1989, plusieurs articles ont été l’occasion d’entreprendre l’analyse des technolectes dans les DGM, tant au plan macrostructurel qu’au plan microstructurel. Ce sont d’abord le mot et ses diverses structures formelles qui ont retenu l’attention, plus spécifiquement les unités lexicales complexes (Boulanger 1989a, 1989b). Puis, le centre d’intérêt s’est déplacé du côté du réaménagement dans les dictionnaires usuels des décisions issues de la normalisation institutionnelle (Boulanger 1989c, 1989d, 1994a). Les marques diatechniques ont aussi été l’objet d’explorations sérieuses (Boulanger et L’Homme 1991, Azorín Fernández 1992, Anglada Arboix 1993). Quelques recueils collectifs explorent simultanément plusieurs de ces aspects (Candel, 1994).

Toutes ces incursions ont été focalisées sur le mot délimité conventionnellement par la langue écrite qui reconnaît ce statut à une séquence de lettres interrompues par un blanc typographique ou un signe diacritique (ponctuation, apostrophe, guillemets, parenthèses, etc.). L’unité de sens liée à un concept dépassant les limites graphiques du mot, les unités lexicales complexes (ULC), autrement dénommées syntagmes par les terminologues ou composés par d’autres groupes de chercheurs, ont été l’objet d’une évaluation particulière. Pour l’instant, nos recherches se sont fixées sur ces deux représentants des plus hautes unités codées, s’arrêtant ainsi aux portes des séquences syntagmatiques plus vastes que l’unité de sens, telles les phraséologismes, les locutions, les expressions, les collocations, les proverbes, etc., que les dictionnaires analysent toujours en microstructure. Nous rangerons toutes les constructions allant du mot simple au proverbe dans les catégories des unités d’ordre lexical ou d’ordre supralexical. Quant aux unités supérieures au syntagme codé, les phrases ou les segments phrastiques, elles dépassent le programme macrostructurel du dictionnaire général. Aussi, n’y ferons-nous pas escale.

La présente aventure dans l’univers dictionnairique est une descente dans les profondeurs des mécanismes de la formation des mots, à savoir les morphèmes liés ou éléments de formation, items qui relèvent donc des unités infralexicales. L’étude sera menée par l’entremise des dictionnaires, car ceux-ci demeurent l’un des supports privilégiés de la morphologie. De fait, il existe trois façons d’aborder la morphologie dans les DGM (Mok 1983) :

  1. Par des aperçus péridictionnairiques plus ou moins systématiques, comme les introductions (ex. : Grand Larousse de la langue française (GLLF)), les dictionnaires grammaticaux (ex. : Lexis), les dictionnaires de morphèmes annexés aux DGM (ex. : Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DQA)), les listes isolées (ex. : Petit Larousse illustré (PLI)).
  2. Par l’insertion des affixes et des affixoïdes lemmatisés dans la macrostructure, au même titre que toutes les autres catégories de mots, ce que font la plupart des DGM. Le Robert méthodique (RM) constitue un cas unique qui donne aux formants un statut spécifique et qui est fondé sur des théories linguistiques : « Cette description du lexique se veut structurale, distributionnelle et morphologique; elle espère retrouver dans le vocabulaire actuel toutes les régularités qui permettent de l’expliciter et de le mémoriser » (Rey-Debove 1982 : XVI).
  3. Par l’analyse des dérivés, des composés ou des confixés retenus dans les colonnes des dictionnaires.

Quoique les dictionnaires ne soient pas des traités sur la morphologie ou sur la formation des mots, il est indéniable qu’il existe une relation réciproque entre les uns et les autres. Il est patent que les dictionnaires fournissent des matériaux précieux pour l’étude du phénomène de la morphologie et cela pour la simple raison qu’ils répertorient des ensembles de formants. Comme l’explique Sauer : « dictionaries can use the results of the research on W[ord] F[ormation] and on collocations in order to organize their entries better and to provide explicit information about these areas » (1994, p. 2186) L’organisation des données lexicographiques reflète ces problèmes théoriques que le dictionnariste tente de résoudre à sa manière.

Les nomenclatures s’élaborent avec des mots, des supramots et des inframots. Ce sont ces derniers qui constitueront le programme d’étude de l’exploration d’un nouveau fragment de l’organisation des technolectes au sein des DGM. Cette contribution est d’autant plus significative qu’en dehors des lieux dictionnairiques qui leur sont réservés avec parcimonie, par exemple dans le Dictionnaire des structures du vocabulaire savant, les répertoires généraux et les dictionnaires encyclopédiques sont les seuls à prendre charge de ces catégories de morphèmes. Il n’est pas dans les habitudes des dictionnaires thématiques d’introduire et de traiter microstructurellement cette catégorie d’unités. Seul le Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques fait exception à la règle. Encore que ce dictionnaire soit un répertoire général des technolectes et qu’il ne considère les morphèmes liés que dans des sections spéciales hors nomenclature, un peu à l’image du GLLF dans Les fondements lexicologiques du dictionnaire (Guilbert 1971) et, plus anciennement, du Dictionnaire général dans le Traité de la formation de la langue française (Darmesteter et Sudre 1890). Si pour le DT, il est relativement aisé d’écarter les vocables de la langue usuelle, les mots outils et les éléments de formation, parce que ces unités s’apparentent à l’antimatière technolectale, il en va différemment dans les DG alors que les norias de termes contribuent à modeler différents systèmes lexicaux qui forment la matière hétérogène des dictionnaires d’usage courant (Boulanger et L’Homme 1991, p. 24). Entre les DGM et les DT, il y a des interférences constantes et durables depuis les débuts de la lexicographie française. Les croisements entre la signification, qui caractérise les DG, et la désignation, qui caractérise les DT, entre la lexicographie de la langue et la terminographie des LSP se manifestent dans la quasi-totalité des dictionnaires d’usage. Plus la description envisage une nomenclature étendue ou extensive —celle du Trésor de la langue française ou celle du Grand Robert de la langue française, par exemple—, plus les grappes onomasiologiques de LSP pénètrent son champ d’action. Alors que les DT excluent d’office, à raison ou à tort, tout élément du langage quotidien. Ces grappes thématiques sont réparties sur un spectre qui va du plus visible au plus diffus. Quant aux morphèmes liés, il est indubitable que nombre d’entre eux forment l’une des constellations de la galaxie des LSP peuplant le DGM. Avec ce genre d’unités, on cible carrément les mécanismes de la formation des mots qui, toute proportion gardée, ne se dissocient pas du lexique total d’une langue, encore que de nombreux morphèmes ont pour rôle exclusif de générer des innovations de LSP, les morphèmes savants gréco-latins en toute priorité.

2. Les configurations de l’entrée

Lorsque l’unité sélectionnée pour le programme macrostructurel est le mot au sens large, « c’est-à-dire une unité de première articulation fonctionnant comme partie du discours (mot fonctionnel, “graphique” ou non), la nomenclature du dictionnaire est un ensemble structuré ou macrostructure, dont les éléments sont les mots » (Rey-Debove 1969, p. 185). Ces mots appartiennent à différentes catégories et ils trament la chaîne des nomenclatures dictionnairiques. L’adresse est l’amer du DGM, l’unique voie d’accès (voir le terme entrée) aux données rangées alphabétiquement. Seule la logique de l’ordre alphabétique —qui, au plan linguistique, est un désordre— permet de pénétrer au cœur du contenu d’un article, à moins bien entendu d’explorer le dictionnaire au hasard ou à l’aveuglette. Il n’est pas besoin de feuilleter longuement un recueil lexicographique pour remarquer que les vedettes n’ont pas toutes une physionomie de famille. Quatre grands amas se présentent dans le télescope de l’observateur (sauf avis contraire, les exemples sont extraits du Nouveau Petit Robert) :

  1. Les entrées infralexicales, à savoir les morphèmes liés (préfixes, suffixes, autres éléments de formation : GRLF : ana-, -ana, -thèque).
  2. Les entrées lexicales, à savoir les traditionnels mots graphiques simples (ex, : femme, voyage), les mots composés (ex. : perce-neige, pH-mètre, sauve-qui-peut, sot-l’y-laisse, sterno-cléido-mastoïdien, suivez-moi-jeune-homme; PLI : prince-de-galles), les confixés (ex. : francophonie, paléographie), les sigles et les acronymes (ex. : DQA : P.V.C.,V.S.H., cégep, sida), etc. Les lettres de l’alphabet sont considérées comme des mots (ex. : a, b).
  3. Les entrées supralexicales, à savoir les unités graphiquement complexes qui se déroulent sans rupture dans l’ordre séquentiel des composants (ex. : osso bucco, point de vue, prince de galles, sainte nitouche, sui generis, traveller’s chèque; GRLF : anch’io son pittore) ou qui offrent une inversion de l’ordre naturel (ex. : sauvette (à la), six-quatre-deux (à la), PLI : Kahler (maladie de), Kaposi (sarcome ou syndrome de)).
  4. Les entrées non lexicales, à savoir les noms propres (ex. : PR 1967 : S.D.N.. Selz (eau de), DQA : C.S.D., C.S.N., F.T.Q.), les marques déposées (ex. : saccharine, sucrette), les symboles (ex. : PR 1977 : Sm, Sn, sr, Sr), etc. Les lemmes comme ASA, DIN, ISO sont ni plus ni moins que des hybrides. Le NPR les lexicalise tout en restreignant leur usage au domaine de la photographie. En réalité, comme le montre l’étymologie, il s’agit aussi de noms propres.

L’unité lexicographique n’est donc pas toujours le mot défini dans son sens strict, tant s’en faut. Un amalgame de types d’unités apparaît régulièrement à la nomenclature de tous les DGM, avec des pointes, selon la vocation du répertoire. De fait, l’adresse vogue entre la simple lettre et la séquence transphrastique, en faisant un détour vers l’univers du nom propre et la galaxie des symboles. On ramènera tout cela à trois cas de figure : les mots sémantiques (les morphèmes libres), les morphèmes grammaticaux (les mots outils : prépositions, conjonctions, déterminants...) et les unités fragmentaires porteuses de sens (les morphèmes liés : préfixes, suffixes, formants). La courte typologie précédente laisse quand même voir que les unités qui composent la nomenclature d’un DG sont, pour leur majorité, des suites ininterrompues de lettres liées entre elles ou rattachées par des signes non littéraux. Cette image traditionnelle correspond bien au mot graphique. Les composés, c’est-à-dire les unités réunies par un trait d’union ou par un autre signe graphique (apostrophe, oblique, signe diacritique...), sont aussi associés au mot. Ils sont beaucoup moins nombreux que les signes simples. Ce classement est strictement fondé sur l’image formelle, sur le signifiant détaché de son signifié. Les catégories 2 et 3 mentionnées plus haut obéissent a une convention en ce qui a trait à la géométrie de la forme lexicale qui servira de vedette. Cette figure est « celle du mot défini par le critère graphique de la séparabilité dans l’énoncé; cela suppose un système de signification idéal selon lequel à l’unicité morphologique du mot correspondrait l’unicité du concept » (Guilbert 1969, p. 7).

L’une des règles de la métalangue de la description lexicographique est de fournir pour chaque adresse la partie du discours —la catégorie lexicale— ainsi que les flexions —la catégorie grammaticale—, le cas échéant. Il semble donc « qu’il n’y ait pas de mot sans catégorie grammaticale » (Rey-Debove 1971, p. 121). Or plusieurs sortes d’entrées non accompagnées de leur catégorisation lexico-grammaticale apparaissent dans les DGM. Ce sont certains noms propres (de lieux, de personnes...), les marques déposées, les symboles chimiques ou autres (ex. : NPR : 2. c, sens 7 et 8), certains sigles (ex. : NPR : C.D.D., V.R.P.). Si elles ne font pas partie du lexique commun parce qu elles ne revendiquent pas le statut de mots, ces unités font néanmoins partie du lexique dictionnairique On peut les comparer à des trous noirs dans le lexique global!

Si l’on excepte les catégories citées au paragraphe précédent, la structure nomenclaturelle est disloquée dans au moins deux cas : par les unités lexicales complexes et par les morphèmes liés. La graphie et le statut de mot à part entière conditionnent donc l’entrée de la majorité des mots dans un dictionnaire. Mais en retenant les morphèmes liés, le lexicographe transgresse des règles, il déstructure la macrostructure et la microstructure pour la bonne raison que le fragment morphémique n’est pas associé naturellement à une partie du discours signalée par la catégorisation lexico-grammaticale. Il n’est pas non plus hiérarchisable dans un complexe onomasiologique sauf a dire que les morphèmes sémantiquement apparentés construisent des séries oppositives ou graduantes (ex. : macro- / micro-; uni- / bi- / tri- / quadri-, etc.). L’intérêt des séries savantes gréco-latines pour répondre à des besoins néologiques actuels dans les LSP, plus spécifiquement dans les sciences, est manifeste. Leur utilisation à des fins taxinomiques est fonctionnelle au plan paradigmatique (ex. : -ite pour les noms de minéraux). « Les bases ne sont plus en fait gréco-latines, mais possèdent un statut classificatoire qui ne se fait plus en référence à [la] langue-source : dans ce cas, la base grecque ou latine indique souvent un taxon et les préfixes gréco-latins, totalement conventionnalisés, les variétés du taxon : on trouve alors des séries du type di-, ortho-, méta-, para-chiorobenzène » (Gaudin 1993, p. 135).

Les éléments de formation ont suivi deux voies divergentes selon que l’on parle de la langue courante ou des LSP. Dans la langue générale, ils sont perçus le plus souvent comme étant démotivés alors que dans les LSP, ils se chargent fréquemment d’une fonction dénotative ou connotative fortement motivée (Ibrahim 1993, p. 116). La raison en est que le paradigme est plus strict dans les LSP et qu’il obéit à des lois fondées davantage sur l’« intelligence de l’ordre » que sur inintelligence du désordre ». Autrement dit, dans les lexiques fortement sectorisés, les formants sont fondamentalement contrastés, opposés par le système onomasiologique qui domine tout le fonctionnement des technolectes. Sans être normalisés, ces paradigmes sont parfois aménagés puisque, souvent, leur création est issue de décisions corporatives ou institutionnelles. Ils deviennent l’objet d’une régularité formelle et sémantique, d’une productivité abondante, parfois logorrhéique (comme mini- au cours des décennies 1960 et 1970 et -erie ou vidéo- au cours de la décennie 1980), et d’une prédictibilité reposant sur des aménagements convoqués par les législations linguistiques. Les formants font partie de matrices modélisantes et ils acquièrent des sens très spécifiques et très restrictifs à l’intérieur de la même sphère de connaissance; ils entraînent ainsi une forte spécialisation dénotative ou connotative des éléments et cela, au fur et à mesure que des nouveautés viennent enrichir le paradigme (ex. : les constructions en -ciel, dans le domaine de l’informatique).

3. Les morphèmes liés (ML)

Le morphème est l’unité minimale de signification et il appartient à la première articulation du langage. S’il peut figurer seul dans une séquence signifiante (mot, ULC, phrase), il est dit libre. Lorsqu’il ne peut paraître seul dans une séquence signifiante —c’est-à-dire signifier autre chose que lui-même, ne pas être autonyme—, s’il doit absolument être joint à un autre morphème pour forger une unité lexicale, il est dit lié. Le morphème lié isolé n’est pas un mot. C’est plutôt un « pré-mot », un fragment de mot, un mot en devenir, à condition toutefois qu’il y ait une association avec quelque chose d’autre, à savoir une base lexicale ou un autre morphème. Les ML sont des éléments générateurs de mots. À ce titre, leur nombre est fini et ils font partie du lexique total d’une langue. S’ils ne sont pas des mots au sens habituel, ils sont néanmoins membres du stock lexical d’une langue (voir le tableau 1 dans Boulanger 1994b). Lorsqu’ils sont notés dans une nomenclature, c’est en tant qu’unités codées supérieures (Rey Debove 1971, p. 121). Comme le dictionnaire de langue répercute effectivement une vision globale du lexique, il enregistre les morphèmes liés dans la nomenclature.

Mais en ne revendiquant pas le statut de mot plein, un ML reste en périphérie du lexique. Par conséquent, en n’ayant qu’une valeur strictement métalinguistique comme membre de l’arsenal des moyens de création de mots, les morphèmes de dérivation, de composition et de confixation ne renvoient pas directement à un concept, à un référent. S’ils possèdent bel et bien un ou des sens, s’ils sont signifiants, s’ils constituent des unités minimales de signification, ils ne produisent réellement des signifiés lexicaux que lorsqu’ils inséminent une base ou s’arriment à un autre formant Ils font donc partie des multiples paradigmes d’élaboration de mots et de termes. Ce sont les pierres de la future construction lexicale. Leur rôle est morphologique, grammatical et, à l’occasion, syntaxique. Ce qui les autorise à entrer de plein droit dans les DGM, car il n’est pas difficile de démontrer qu’ils occupent une place de choix dans la composante lexicale (Martin 1972, p. 177). On ne saurait les délaisser, les écarter de la nomenclature d’un dictionnaire sans faire subir »une singulière distorsion a la langue dont on prétend restituer une image fidèle » (Martin 1972, p. 180)

3.1. La place des ML dans le dictionnaire

3.1.1. La nomenclature

Les lexicographes font généralement un sort aux éléments formateurs du lexique. Bien loin de les écarter, ils leur réservent une niche importante. On ne voit pas de dictionnaire qui les ignore complètement. Au plan de la fréquence, de la transparence et de la productivité, ils sont parfaitement intégrables (Sauer 1994, p. 2186). On doit aussi les retenir en raison de leur appartenance à la composante sémantique de la langue et en raison des objectifs du dictionnaire qui doit décrire cette composante à la faveur des mots. « Le programme de macrostructure des dictionnaires de langue comprend souvent le recensement des monèmes liés restreints à certains types : racines savantes ou affixes » (ReyDebove 1971, p. 87). Ils font l’objet d’articles autonomes et complets lorsqu’ils figurent dans la section alphabétique du dictionnaire. Leur qualité de prémot fait que la macrostructure des morphèmes est « subposée » à celle du vocabulaire, qu’elle est préalable, pourrait-on penser.

Même si leur nombre est fini, aucun dictionnaire ne répertorie l’ensemble des ML. La lemmatisation et la description exhaustive des éléments ne sont guère le lot des dictionnaires (Mok 1983, p. 70). « Les nomenclatures ne sont jamais arbitraires. Elles ne sont pas une liste exhaustive d’items, mais ne peuvent être une liste quelconque d’items, car elles répertorient des éléments d’un ensemble défini en compréhension, non en extension » (Rey-Debove 1969, p. 188). Les formants sont l’objet d’un tamisage serré. Leur nombre est aussi relativement stable. Dans les trois éditions du Petit Robert (1967, 1977 et 1993), le volume d’ajouts et de retraits prend la configuration suivante (statistiques basées sur la lettres). Par rapport à l’édition de 1967, celle de 1977 ajoute : *saxi-, *scyph(o)-, -some, *staphyl(o)-, stat- et *staur(o)- (voir le tableau 2, plus loin). De ce groupe, quatre éléments seront retranchés en 1993 (l’astérisque les identifie). Par rapport aux éditions combinées de 1967 et de 1977, celle de 1993 accueille deux nouveautés : spatio- et stylo-. Par rapport aux deux éditions antérieures, le NPR supprime : salping(o)-, sapon-, sélénio-, séma-, sémio-/séméio-, sidér(o)-, silicico-/silico-, sterno-, sthéto-, syring(o)- et syro- (voir le tableau 2). Quant au PLI, entre 1990 et 1994, aucun nouvel élément de formation n’apparaît dans les listes de mises à jour annuelles consultées.

Une autre enquête sur la mobilité du stock lexical par rapport à la stabilité des formants a été menée à partir de l’élément macro- et de ses produits dérivés dans les trois éditions du Petit Robert. Voici d’abord les articles reproduits.

L’entrée est ajustée, à tort (v. macroure < macr(o)- + oure). Il n’y a pas d’autres changements dans l’énoncé, sinon une légère économie discursive et le recours à une métalangue diacritique modernisée et mieux adaptée.

Tableau 1. La productivité de l’élément macro- dans le PR
Entrée(s) 1967 1977 1993 Datation(s)
macrobiote + 1977
macrobiotique + + 1808
macrocéphale + + + 1556
macrocéphalie + + 1840
macrocosme + + + v. 1265
macrocosmique + + + 1865
macrocyte + + 1878
macrodécision + + 1949
macroéconomie/ + + 1948
macro-économie + 1948
macro-économique + 1948
macroévolution + 1932
macrographie + + 1922
macro-instruction + 1965
macromolécule + + + av. 1948
macrophage + + + 1887
macrophotographie + + + 1943
macropode + + + 1802
macroscélide + + + 1867
macroscopique + + + 1874
macroséisme + + 1807
macrosismique/ + + 1968
macroséismique + + 1946
macrosporange + + 1890
macrospore + + + 1842
macrostructure + 1955
macroure + + + 1802
Total : 27 11 21 24

Voici quelques remarques sur la mise à jour des renseignements d’ordres divers :

Comme on le constate, le bond entre 1967 et 1993 fut spectaculaire, mais le véritable tournant se situe en 1977 alors que le dictionnaire effectue un virage notable et qu’il technolectalise quelque peu sa nomenclature.

Tous les dictionnaires ne traitent pas les mêmes affixes (Boulanger 1986 , p. 61). Et cette attitude vaut d’ailleurs pour n’importe quelle catégorie d’entrées dans un dictionnaire, y compris pour les signes « normaux », attendus. Il n’existe pas d’unité de doctrine chez les auteurs et on est loin d’observer des attitudes constantes et cohérentes lors du traitement (Collignon et Glatigny 1978, p. 77; Dubois et Dubois-Charlier, 1990). Les attitudes des lexicographes vont de la discrétion quasi complète à l’ouverture généreuse. J’ai déjà démontré ailleurs qu’aucun formant ne faisait l’unanimité, ni quant à son inclusion, ni quant à son exclusion (Boulanger 1986, pp. 60-62). C’est l’exemple de -isme, qui n’a pas encore les honneurs du DQA, du NPR ni du PLI, mais qui fait l’objet d’un long développement dans le GRLF. On peut s’étonner parfois de l’absence des nomenclatures de certains affixes productifs et polysémiques, comme c’est le cas de -erie, invisible dans les quatre dictionnaires qui viennent d’être cités.

On conviendra que ces éléments « participent donc si pleinement à la composante sémantique du langage, que le dictionnaire prétend décrire, qu’il n’est pas possible de les exclure de sa nomenclature, d’autant plus que leur traitement lexicographique présente des avantages que l’on aurait tort de négliger » (Martin 1972, p. 183)

Plus le dictionnaire a une vaste nomenclature, plus il doit s’ouvrir aux lexiques thématiques, c’est-à-dire incorporer des termes de LSP. Cette politique entraîne nécessairement qu’il faille aussi tenir compte des morphèmes caractéristiques de la formation d’unités lexicales propres aux savoirs de l’expérience. Pour prendre un cas type, les trois éditions du PR répertorient « tous les éléments, plus ou moins productifs, dont la plupart sont thématiques (ouverture sur le décodaqedes langues thématiques savantes) » (Rey-Debove 1971, p. 119). À titre d’illustration, voici la géographie de tous les affixes et affixoïdes recensés pour la lettre s des trois éditions du PR. — Avec sa permission, je reprends la même lettre déjà utilisée par Josette Rey-Debove dans son étude de 1971 (p. 119) Cela permettra de mesurer la stabilité et l’évolution du lexique morphèmatique ajouts et retraits, changements macrostructurels et microstructurels etc

Tableau 2. Les morphèmes liés dans le PR (lettre s)
Morphéme(s) 1967 1977 1993 Origine
sacchari-/sacchar(o) + + + latin
sacro + + + français
salping(o)- + + grec
sapon- + + latin
sapro- + + + grec
-saure/-saurien + + + grec
saxi- 0 + latin
-scaphe/scaph(o)- + + + grec
scato- + + + grec
schizo-/schiz(o)- + + + grec
sclér(o)- + + + grec
-scope/-scopie + + + grec
scyph(o)- + grec
sélén(o)-/séléno-/-sélène + + + grec
sélénio- + + français
self- + + + anglais
séma- + + grec
semi- + + + latin
sémio-/séméio- + + grec
-sepsie/-septique + + + grec
sérici- + + + latin
séro- + + + français
servo- + + + latin
sidér-/sidéro-/sidér(o)- + + + grec
sidér(o)- + + latin
silicico-/silico- + + français
simil(i)-/simili- + + + latin
sino-/si(o)- + + + latin
sism(o)-/séism(o)- + + + grec
socio- + + + français
somato- + + + grec
-some + + grec
sono- + + + latin
-sophe/-sophie + + + grec
sous- + + + français
spatio- + français
spéléo- + + + grec
spermat(o)-/spermo- + + + grec
-sperme + + + grec
sphygmo- + + + grec
staphyl(o)- + grec
-stat + + grec
staur(o)- + grec
stéar(o)-/stéat(o)- + + + grec
stégo- + + + grec
steno + + + grec
stereo- + + + grec
sterno- + + français
stetho- + + grec
-sthénio + + + grec
stomat(o) + + + grec
strato- + + + latin
strepto- + + + grec
strobo- + + + grec
stylo- + français
sub- + + + latin
sulf(o)- + + + latin
super- + + + latin
supra- + + + latin
sur- + + + latin
sus- + + + français
sylv-/sylv(i)- + + + latin
sympathic(o)- + + + français
syn-/sy-/syl-/sym + + + grec
syring(o)- + + grec
syro- + + français
Total : 88 58 64 51

Le nombre total d’éléments différents s’élève à 88 (variantes incluses) Voici quelques constats sur la mise à jour des contenus. Ces renseignements sont de divers ordres.

On constate combien ces unités sont importantes quantitativement et qu’elles sont majoritairement rattachées à des terminologies. Leur nombre dépasse largement celui des ULC (Boulanger 1989a, p. 365). Elles servent à construire des termes qui désigneront des concepts hiérarchisables. Le fait qu’elles n’aient jamais été prises en compte par les terminologues, ni normalisées peut paraître paradoxal. Et, de fait, pourquoi ne serait-il pas possible de normaliser des suffixes comme -age (voir son concurrent importé de l’anglais : -ing), -erie, -eur/-eure, -iste (concurrencé par l’angloïde -man dans certains de ses emplois), des préfixes comme anté-, anti-, télé-, des éléments de formation grecs ou latins, des affixoïdes comme -ciel (tiré de logiciel), franco-, euro- ou -bec (tiré de Québec, Boulanger 1994c).

Tableau 3. La lettre s dans le PR
Petit Robert Pages : a-z Pages : s Pourcentage
1967 1938 147 7,58%
1977 2130 166 7,79%
1993 2432 181 7,44%

3.1.2. Le péridictionnairique

Il est habituel de préciser le programme dictionnairique dans une introduction, par exemple en décrivant le public cible, en spécifiant le caractère synchronique ou diachronique du dictionnaire, etc. Tout comme la liste des articles est prolongée par différentes données complémentaires, tels les listes des abréviations, les tableaux de conjugaison, les listes de gentilés, les tableaux de datations, etc. C’est la somme de toutes ces informations que nous appelons le domaine péridictionnairique. Chaque type d’information a une fonction particulière sur laquelle il n’y a pas lieu d’élaborer ici. Nous concentrerons nos observations sur les discours portant sur les éléments formateurs et sur leur place hors de la nomenclature dans deux dictionnaires, le NPR et le PLI.

Dans l’introduction du NPR, il est précisé que la nomenclature enregistre un certain nombre d’éléments de formation des mots savants. « La présence de ces unités est destinée à expliciter la formation de termes récents (du dictionnaire et hors dictionnaire) et non à répertorier les éléments —ou morphèmes— du français (c’est le Robert méthodique qui assume cette description). La liste de ces éléments s’enrichit selon les besoins néologiques des sciences; ainsi en est-il des nouveaux éléments atto-, femto-, hypso-, -valent, -yle, etc. » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). À la suite de cette citation, une note stipule : « Quant aux suffixes courants, ils sont décrits en annexe de cet ouvrage dans un petit dictionnaire ad hoc [...] » (Rey-Debove et Rey 1993, p. XI). Cette mise au point illustre six phénomènes :

  1. Le lexicographe consigne des formants.
  2. Le lexicographe sélectionne les formants à partir d’un programme pré-établi qui ne vise pas l’exhaustivité,
  3. Le lexicographe favorise les formants savants. Le tableau 2 recense 53 éléments grecs (60,23%), 21 latins (23,86%), 13 français (14,77%) et 1 emprunté à l’anglais (1,14%). C’est dire que plus de 84% des morphèmes-entrées sont gréco-latins.
  4. Le lexicographe favorise les formants plus opérationnels dans les sciences que dans les techniques.
  5. Le lexicographe privilégie les formants préfixaux (74/88 dans le corpus du tableau 2, ce qui représente 84,1% du groupe-témoin).
  6. Le lexicographe se préoccupe de la néologie lexicale, répercutée ou non dans le dictionnaire, et de la néologie formantique.

À première vue, dans un DGM, il semble contradictoire de rejeter hors nomenclature la série des suffixes usuels de la langue générale et de traiter dans les articles les éléments savants dont la fonction est avant tout d’ordre terminologique. De fait, si la majorité des éléments du Petit dictionnaire des suffixes du français présenté à la fin du NPR (Morvan 1993, pp. 2461-2467) appartiennent à la LG, certains formants spécialisés, mais non savants, s’y sont glissés (ex. : -aie, -tique). Il va de soi qu’il n’y a pas de réciprocité entre les tableaux et les morphèmes qui font l’objet d’articles dans le corps du dictionnaire. Ici, les cinq premiers suffixes de la liste du NPR (Morvan 1993, p. 2462) sont : -able, -acé/-acée, -ade, -age et -aie. De ce nombre, la nomenclature conserve seulement -able et -acée(s). En revanche, les cinq premiers suffixes consignés dans la nomenclature sont : -able, -acée(s), -agogue/-agogie, -aille et -ailler. Seul le groupe -agogue/-agogie ne revient pas dans la liste spécifique.

La recension hors nomenclature « est destinée à guider le lecteur dans la compréhension de la morphologie suffixale du français » (Morvan 1993, p. 2461) L’objet premier est morphologique et cible les processus de formation des mots et non plus le décodage strictement sémantique. C’est pour cette raison que parmi les exemples cités, certains ne sont pas des unités de nomenclature. Les protocoles du processus d’accouplement formel sont donnés : tel suffixe sert à construire des noms du genre féminin, tel autre des verbes, la base est de telle nature, etc. (ex. : -ure : « Pour former des noms féminins. 1. La base est un nom. [...] 2. La base est un adjectif. (...) 3. La base est un verbe. [...] ») (Morvan 1993, p. 2467)

La présentation du PLI est muette sur la question des éléments de formation. Ceux-ci apparaissent dans les tableaux des pages 19 à 22 sans autres explications. Bien entendu, plusieurs d’entre eux sont également traités dans le lexique alphabétique.

3.2. Le rôle des morphèmes liés dans les DGM

Les éléments morphologiques font partie des articles de dictionnaire depuis le XVIIe-XVIIIe siècle au moins. Bernard Quemada a déjà remarqué que les « affixes ayant rang d’adresse sont très rares dans les ouvrages anciens » (1967, p. 281), mais qu’ils existent néanmoins. C’est le cas de -able au XVIIIe siècle, retenu par les auteurs du Trévoux (5e édition, 1752) et par l’abbé Féraud, ce dernier le présentant comme une finale douteuse dans les adjectifs concernés. Sans leur donner de statut macrostructurel, les lexicographes des XVIe et XVIIe siècles, tels Jean Nicot, Pierre-César Richelet, discutent de la formation des mots tandis qu’Antoine Furetière précise occasionnellement les sens des affixes lorsqu’il présente l’étymologie (voir anabaptiste, anarchique dans le Dictionaire universel [...]). On s’accorde généralement pour reconnaître que c’est dans le Nouveau Dictionnaire universel des synonymes [...] de François Guizot, publié en 1809, que l’on trouve la première liste un peu systématique des affixes du français.

Le rôle des unités liées n’a pas pour objectif premier d’expliciter la formation des dérivés appelés à la nomenclature, mais bien plutôt d’aider à modeler des lexies de discours qui ne s’y trouvent pas encore répertoriées —les néologismes (ex. : hétéro- → hétérosexisme, hétérosexiste)—, à décoder des mots dont la fréquence d’emploi hors dictionnaire est très basse (ex. : -oïdeethmoïde, europoïde), à intégrer dans le lexique les mots non définis dans le dictionnaire et appartenant à des séries ouvertes dont le paradigme est extrêmement répétitif et riche, mais dont le sens est facilement déductible des composantes (ex. : -ablefrancophonisable (attesté), *informatisable (non attesté); cp. NPR : insaignable (Rey-Debove 1971, p. 118)). Pour Robert Martin, la justification de consignation est aisée; il soutient qu’à « défaut de pouvoir énumérer tous les mots virtuels du lexique, en nombre théoriquement infini, le lexicographe peut au moins en indiquer le mode de formation, par l’analyse des morphèmes qui entrent dans leur constitution » (1972, p. 182). Indubitablement, le locuteur doit maîtriser ces morphèmes générateurs au même niveau qu’il mémorise les mots pleins ordinaires. Lorsqu’il est en leur présence et cherche à en connaître la signification exacte, il doit pouvoir accéder aux balises de décodage. Il doit aussi apprendre à manier les règles de combinaison du système. Il est donc normal, sinon obligatoire, que le dictionnariste convoque l’un et l’autre genres à la nomenclature. Toute entrée morphématique « constitue une ouverture qui met en rapport l’énoncé clos du dictionnaire et rénonciation hors dictionnaire » (Rey-Debove 1971, p. 118). Les formants confèrent au lexique une dimension théoriquement infinie alors que le lexique dictionnairique est toujours fermé tout en n’étant jamais le même d’un DGM à l’autre. Ces unités servent à ne pas allonger démesurément le catalogue des articles commençant ou se terminant par un affixe doté d’une grande vitalité, par exemple les mots en anti- (ils occupent 25 des 789 pages de la lettre a du GRLF, soit 3,2%) ou en -isme (le sens 6 de l’article philosophie du GRLF rassemble dans les renvois analogiques pas moins de 107 noms de doctrines en -isme). Plusieurs créations spontanées de ce type sont d’ailleurs des phénomènes idiosyncrasiques, des éphémérides de discours.

Le consulteur doit être en mesure de reconnaître aussi bien les formes libres et les réemployer sur appel que d’identifier les signes liés et les récupérer pour confectionner de « bons » nouveaux mots intégrables en langue. Ainsi, ce ne sont pas les lexicographes ou les linguistes qui ont façonné les mots acousmatique, géomatique, phonothon, téléthon..., mais bien plutôt des locuteurs anonymes, le plus souvent. La compétence du locuteur passe aussi bien par le morphème discontinu que par le morphème libre. En se fondant sur l’agrégat des formants, l’énonciateur peut générer n’importe quelle unité, que celle-ci soit déjà attestée dans les dictionnaires (ex. : écologue, récréo-touristique), dans la littérature, les journaux, etc. (ex. : éco-touriste, dinosarium) ou qu’elle demeure toujours virtuelle dans le code (ex. : *logonymie, *médeciner).

Certes, les ML remplissent certaines fonctions répercutées par l’article qui leur est consacré dans les dictionnaires. Parmi d’autres, on peut mentionner les rôles suivants :

  1. Une fonction morphologique marquée par la position du morphème dans le mot (ex. : ana- est un préfixe, -ana est un suffixe).
  2. Une fonction sémantique marquée par des sèmes classificateurs (ex. : -isme : 1. « doctrine, système, théorie » (ex. : évolutionnisme); 2. « état morbide » (ex. : rachitisme); 3. « fait de langue » (ex. : francisme); 4. « fait, ensemble de phénomènes » (ex. : magnétisme); 5. « profession, occupation » (ex. : maquettisme) et/ou par des sèmes spécificateurs augmentatifs (ex. : archi-), diminutifs (ex. : -ule), spatiaux (ex. : sous-), etc.
  3. Une fonction syntaxique marquée par la détermination du type d’élément modelé : nom (ex. : -ure), adjectif (ex. : -able), adverbe (ex. : -ment), etc.
  4. Une fonction stylistique marquée par le caractère péjoratif (ex. : -ard), fréquentatif (ex. : -iller), etc.
  5. Une fonction sociolinguistique marquée par la productivité dans les sociolectes (ex. : -o et -os en argot; -oune, en français québécois) et dans les technolectes (ex. : -erie, -ion, -ose, -tique).

3.3. La spectroscopie « articulaire »

La microstructure des entrées-morphèmes diffère sensiblement du mode utilisé pour les mots pleins sémantiques. Les règles articulaires sont caractérisées par un discours variable en plus d’un point. Cela en raison de la dénotation fondamentalement métalinguistique des ML et de leur statut lexical.

En tant que fragments de mots, les morphèmes liés prennent l’une des trois configurations suivantes :

  1. Préfixe ou préfixoïde : X + base (ex. : anatoxine, isoclinal).
  2. Suffixe ou suffixoïde : base + X (ex. : Voltairiana, florentin).
  3. Position variable (qui peut entraîner de légers ajustements graphiques, notamment en ce qui regarde la voyelle de passage o) : X + base / base + X (ex. : anthropogénie, philotechnique / africanthrope, slavophile).

Les ML sont formellement présentés en entrée « comme des mots graphiques inachevés suivis ou précédés d’une division » (Rey-Debove 1971, p. 118). La lexicographe robertienne fait ici état du signe diacritique de division, le tiret, qu’il faut d’ailleurs se garder de confondre avec le trait d’union. Le tiret est le premier indice codique qui permet l’identification visuelle automatique des ML. Il joue donc un rôle dans la lemmatisation de l’entrée. Il signale que l’unité qu’il escorte est un signe linguistique dépendant au plan formel (ex. : micro-, télé-; sous-, sur-) par opposition au signe libre non fractionné de graphie identique et parfois lexicalisé à partir du ML lui-même (ex. : micro, télé; sous, sur) Ce procédé de démarcation n’est pas propre au français, on l’emploie aussi dans d’autres langues (voir l’anglais over-/over, under-/under, l’allemand über-/über, unter-/unter). On pourrait aussi dire que le tiret est une amorce morphosémantique. Sa position avant ou après l’élément est indicateur de la catégorie d’affixes à laquelle on a affaire, un suffixe dans le premier cas, un préfixe dans le second.

Les morphèmes générateurs de dérivés, de composés ou de confixés ne possèdent pas de catégorie lexico-grammaticale dans les dictionnaires. D’où leur étiquetage comme non-mot, ou plutôt comme pré-mot. Mais cela ne les empêche pas d’être associables à une partie du discours, du moins pour plusieurs d’entre eux. Des affixes, surtout des suffixes, produisent exclusivement des noms (ex. : -âge, -isme), d’autres des adjectifs (ex. : -esque, -ible), d’autres encore des noms ou des adjectifs (ex : -eur, -ier). Ils décident parfois du genre : les mots en -ation et en -erie sont du féminin, les mots en -ement et en -oir sont du masculin. Le RM et le Petit dictionnaire des suffixes du français du NPR ou celui du DQA analysent ces aspects en profondeur.

L’effort microstructurel porte surtout sur le contenu sémantique et sur l’analyse syntaxique. Aucune prononciation n’est proposée pour ces unités.

Dans la suite, les exemples sont tirés du corpus rassemblé dans le tableau 2

La notice étymologique est brève, mais néanmoins cruciale. Elle ne fait pas l’objet d’une rubrique bien caractérisée comme dans les mots ordinaires. Elle use cependant d’une métalangue spécifique. L’historique et la datation sont absents. Les indications sur l’origine se ramènent alors à trois mentions : la langue d’origine, l’étymon et le sens de cet étymon.

Lorsque la formation s’appuie sur un mot français, la langue étymologique n’est pas mentionnée.

Il arrive que l’énoncé discursif de la rubrique stipule le domaine d’application de l’affixe.

Il est plutôt exceptionnel que des exemples de construction soient avancés.

Les renvois analogiques à d’autres ML ou à des lexèmes ordinaires accompagnent certains formants.

La fonction syntaxique est occasionnellement notée.

La fonction sémantique est bien précisée.

Même l’encyclopédie fait une timide apparition dans les rubriques.

De très rares éléments sont intégrés dans des mots construits et illustrés par des extraits de citations littéraires.

La polysémie n’épargne pas les morphèmes.

Ce dernier exemple synthétise à lui seul la majorité des observations disséquées ci-dessus.

La suite des informations articulaires (étymologie, explications sémantiques, exemplification, etc.) n’interprète pas toujours les combinatoires dérivatives, compositionnelles ou structurales des unités traitées. En vertu du rôle linguistique et de l’enjeu pédagogique du DGM, on s’attendrait à ce que le déroulement de la séquence soit repris systématiquement d’un morphème à l’autre, mais c’est loin d’être le cas. L’élément somato- ne fournit pas d’exemple de construction tandis que -some le fait. Le suffixe -ite ne donne pas le sens figuré de « phobie, obsession, manie » que l’on trouve dans adjectivite, collectionnite, espionnite, réunion(n)ite... La description de la fonction de -ite est donc insuffisante puisqu’elle ne permet pas de rendre compte des dérivés comme ceux des exemples précédents. Il est rare que l’information rhétorique indispensable pour le décodage des néologismes sémantiques créés par métaphore, par antiphrase, etc., soit détaillée (Beaujot 1989, p. 85). Par ailleurs, théoriquement, il ne devrait par y avoir d’entrées-morphèmes qui ne sont pas reprises dans au moins une entrée-vocable. Mais cela arrive comme le montre l’exemple stylo-. L’article cite cependant des exemples de construction : stylo-hyoïdien, stylo-mastoïdien, mais leur caractère ultra-spécialisé fait obstacle à leur inclusion dans la nomenclature. Ce morphème est le seul du corpus robertien retenu à faire figure d’exception à la règle de l’attestation sous la forme d’une entrée illustrant les règles dérivatives et accompagnée des rubriques habituelles : prononciation, étymologie, datation, etc.

4. Les tesselles lexicales

La terminologie est redevable d’un corps de doctrine théorique et pratique de mieux en mieux défini et desservi au plan international, d’une somme de connaissances emmagasinées dans des écrits multiformes —du livre au dictionnaire— et d’expériences institutionnelles (formation et enseignement; gestion organisationnelle nationale et internationale) dont l’autonomie ne fait plus de doute, sinon dans quelques cénacles de linguistes et dans certaines poches de résistance traductionnelles Cette indépendance doctrinale permet que l’on puise dans différentes bases de connaissance afin de procéder à l’examen d’autres composantes de la linguistique, comme la part des terminologies dans les dictionnaires courants, qui a été l’objet de la réflexion ci-dessus essentiellement fondée sur les morphèmes liés. Les DGM sont apparus une fois de plus comme un espace privilégié pour ausculter les technolectes dans l’ouvrage de référence le plus usuel qui soit, le dictionnaire de langue.

Le fait est que le dictionnaire de langue tend à glisser de son domaine réservé de la signification (l’approche sémasiologique) vers celui de la désignation (l’approche onomasiologique), propriété attribuée d’ordinaire et en exclusivité aux dictionnaires terminologiques et aux encyclopédies. Or, les choses ne sont pas aussi tranchées. Le DGM bifurque régulièrement et systématiquement du côté des terminologies, « et son objet, s’il est toujours lexical (le morphème, le mot, la lexie, l’idiome, selon les niveaux et les théories), est fréquemment “nominal” » (Rey 1983, p. 14). Il faut remarquer ici qu’Alain Rey crée un néologisme de sens à partir du terme nom compris comme étant un désignant.

Les nécessités de la nomination en LSP, les obligations de la conceptualisation font en sorte que la terminologie « mobilise les ressources morphologiques et syntagmatiques de la langue, son fonds lexical, qu’elle déplace et exploite, [qu’]elle assimile le stock des morphèmes grecs et latins, [qu’]elle supporte n’importe quelle source d’emprunts, pourvu que l’emprunt véhicule un concept fonctionnel » (Rey 1983, p. 16). Si la théorie digère tout cela, la praxis écarte les morphèmes grammaticaux et les morphèmes générateurs de termes des nomenclatures des DT. Il n’entre pas encore dans les programmes microstructurels de chantourner l’arsenal de ces unités, car elles ne répondent pas aux projets de hiérarchisation des terminologies qui sont exclusivement axées sur la bipolarité entre le terme et le concept. L’utilité des morphèmes est d’abord et avant tout fonctionnelle : en priorité, aux plans grammatical et syntaxique pour les mots-outils; en priorité, aux plans morphologique et sémantique pour les autres ML. Il semble que pour la terminologie, les morphèmes isolés n’aient guère d’impact en tant que membre d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Quant aux mots grammaticaux, leur rôle primordial dans la formation des unités lexicales complexes est presque toujours passé sous silence. La responsabilité de traiter les morphèmes est carrément laissée aux lexicographes généralistes.

Les formants soutiennent les règles de production du système. Pour les maîtriser et les réemployer, il faut les connaître, les apprendre. Or, les charmes de la connaissance et de la maîtrise des éléments de formation gréco-latins semblent s’évanouir pour faire place à des mémoires mortes, non stimulées par le canal des humanités classiques, comme c’était le cas autrefois. Il faut donc recourir a d’autres modalités pour activer les virtualités du système. Les dictionnaires d’aujourd’hui remplissent ce rôle; ils suppléent à l’apprentissage mémoriel humain et deviennent la mémoire livresque des morphèmes liés. La méthode d’apprentissage n’a fait que changer de truchement, s’adaptant à une approche didactique renouvelée par le biais des recueils de mots.

En répertoriant les éléments de formation, le dictionnariste aide les utilisateurs à produire eux-mêmes les mots et les termes utiles à leurs besoins. Pour Jean-Pierre Beaujot, il est normal que le dictionnaire fasse sa « juste part aux structures dynamiques de la langue et à la compétence lexicale des usagers » (1989, p. 86). Il est plus que souhaitable que le DGM soit enseigné aux terminologues, qu’il soit mis au service de la formation des mots, de la créativité lexicale. Outre la démystification de la néologie, cela permettrait probablement de régler partiellement les difficultés occasionnées par l’arrivée massive des emprunts en français ou par d’autres types d’interdits péremptoires qui chagrinent tant les tenants d’une langue totalement épurée. Au surplus, l’arsenal des procédés de formation des mots serait mieux maîtrisé.

En ancrant dans le dictionnaire général une multitude d’unités lexicales appartenant à différentes sphères des activités humaines, les lexicographes offrent une image du monde faite de morceaux et de pièces diversement colorées. Ces tesselles, ce sont les mots et les termes. Ces derniers sont présents partout dans les répertoires usuels. Comme on l’a vu, l’inverse n’est pas vrai : les DT sont des ouvrages unidirectionnels et monolithiques qui se méfient du mot. La terminographie actuelle ne recrute que des termes qui, obligatoirement, s’attirent, s’aimantent onomasiologiquement; en corollaire, elle écarte les mots-outils grammaticaux et les morphèmes dépendants, car ils n’éveillent aucun écho conceptuel pouvant les faire accéder au sein d’une arborescence des savoirs d’expérience. Les mots courants ne sont pas importés par les DT, à moins de changer de statut, bien entendu (Phal 1969). Il en va de même des morphèmes lies. Si les travaux terminologiques ont pour visée des publics spécifiques et bien circonscrits, homogènes et prédéterminés, la plupart du temps, il en va autrement pour la lexicographie de langue qui dessert différents buts et entretisse diverses fonctions. Elle rejoint un public vaste et hétérogène du fait qu elle a un dessein global, généralisant, alors même que l’œuvre de LSP est particularisante et qu elle fonctionne par exclusion. L’une est une recherche en extension, l’autre se prévaut de l’intension, pour recourir au langage des logiciens. Par nature programmatique, les tesselles dictionnairiques se situent inévitablement à différents niveaux. En ces temps où les lexicographes se plaignent que l’inflation lexicale est inversement proportionnelle aux budgets disponibles pour élaborer des dictionnaires, il paraît opportun de poser la question de savoir quels genres de « mots » intéressent le dictionnariste et, parmi le fatras, qu’elles sont les catégories d’unités qui conviennent au dictionnaire général monolingue, tout en s’interrogeant sur la part qu’il faut réserver aux morpho-signes du lexique général et/ou thématique dans ce type de dictionnaire.

Jean-Claude Boulanger : Professeur titulaire au Département de langues et linguistique de l’Université Laval (Québec). En plus d’enseigner la lexicologie et la lexicographie françaises et québécoises au premier cycle, il est responsable des séminaires de deuxième et de troisième cycles portant respectivement sur la terminologie générale, sur la néologie lexicale, sur la formation des mots et sur la lexicographie. Dans ses recherches et ses publications, il s’intéresse à la lexicographie et à la métalexicographie, à la néologie, aux français régionaux, à la terminologie et à l’aménagement linguistique. Ses recherches récentes sont plus particulièrement orientées sur la question de la norme du français du Québec ainsi que sur l’emprunt. Il a dirigé la rédaction de plusieurs dictionnaires de langue, notamment le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui. Il participe en ce moment à la préparation d’un Dictionnaire bilingue canadien.

Références

Linguistique

Dictionnaires

Résumé

L’objet de l’article est d’étudier le traitement des éléments de formation dans le cadre précis du dictionnaire de langue Plus spécifiquement, l’accent sera mis sur les éléments utiles aux technolectes L’analyse aborde l’aspect macrostructurel —la sélection des affixes et des formants savants— et l’aspect microstructurel —les discours « articulaires » qui leur sont associés. Le comportement des dictionnaires sera examiné en synchronie à travers quelques ouvrages concurrents, comme le Petit Robert et le Petit Larousse illustré et en diachronie à travers les trois éditions du Petit Robert.

Dictionnaire général, entrée, formation des mots, lexicographie, LSP, morphème lié, mot, terme, unité lexicale.

Les dictionnaires généraux monolingues, une voie royale pour les technolectes

1. Les mots et les termes[1]

La terminologie et la terminographie sont souvent comparées ou opposées à la lexicologie et à la lexicographie. Parfois même, on a tendance à les confondre, à les fusionner parce que l’on n’est pas convaincu qu’il existe une véritable dichotomie entre elles étant donné que leur objet est similaire : l’étude des unités lexicales et leur mise en cage dans des dictionnaires. Il arrive très fréquemment que les linguistes généralistes subordonnent les langues de spécialité (LSP) à la langue générale (LG) en stipulant que la terminologie ne forme qu’une simple composante de la lexicologie/-graphie. « La terminologie, en tant que collection de termes particuliers à un domaine d’activité, constitue un aspect de la lexicographie » (Guilbert 1977 : V-1). Pourtant, si elles sont rassemblées autour d’un point commun, il reste que toutes ces disciplines ont chacune leurs spécificités. Au plan fonctionnel, les objectifs de la lexicologie/-graphie et ceux de la terminologie/-graphie diffèrent sous plusieurs angles. L’une de ces distinctions est notée par Riggs : « Lexicography has the primary aim of helping readers interpret texts, whereas terminology aims to help writers produce texts » (1989 : 90). Aux fins de cette contribution, on conviendra que la terminologie et la terminographie renvoient aux discours thématiques sur les savoirs d’experts —plus souvent désignés à l’aide des appellations LSP ou technolectes— tandis que la lexicologie et la lexicographie ressortissent à la langue générale. Dans le premier cas, il sera question des termes, dans le second, des mots. L’ensemble des mots et l’ensemble des termes s’associent pour fédérer le lexique total d’une langue (voir le tableau 1).

Il est utile également de rappeler qu’au cours de son activité consignatrice, le lexicographe traite des unités lexicales pour lesquelles il dessine un profil linguistique relativement exhaustif sous la forme d’une série d’énoncés insérés dans des rubriques qui modèlent la microstructure d’un dictionnaire : graphie(s), prononciation, catégorie lexico-grammaticale, étymologie, datation, sens, relations morphosémantiques, labellisations (technolectales, sociales, temporelles...), etc. Dans ce type de dictionnaire, les auteurs ne proposent « qu’une certaine information sur la langue elle-même, jusque dans les définitions des termes scientifiques et techniques considérés comme intégrés à un lexique commun » (Guilbert 1977 : V-4). Par opposition, le terminographe explicite des concepts qu’il range en relation les uns avec les autres et auxquels sont rattachées des dénominations. Les rubriques d’une microstructure terminographique sont très réduites et centrées sur le signifié du terme —la fameuse notion— qui, en tant qu’entrée, « est un signe de renvoi à la réalité désignée » (Guilbert 1977 : V-4). Dès le départ, le lexicographe travaille sur un lexique ouvert, infini, qu’il ramène à un circuit limité, la nomenclature, tandis que le spécialiste des terminologies œuvre en structure close dès l’origine : il doit répertorier l’ensemble du vocabulaire d’un seul secteur de la connaissance (nomenclature fermée), à l’exclusion de tout autre. En lexicographie, les définitions ne se répondent pas nécessairement les unes les autres, à l’exception des familles morphologiques pour lesquelles la définition relationnelle est privilégiée. En terminologie, les énoncés définitionnels sont tous ordonnés suivant un plan de classement —dit réseau notionnel— lui-même élaboré à partir de ce qu’il est convenu de dénommer arbre de domaine. C’est pour cette raison que l’on enseigne traditionnellement que la lexicographie procède de la démarche sémasiologique alors que l’onomasiologie caractérise la terminographie (voir Riggs 1989 : 89).

Ces dichotomies pratiques et fonctionnelles étant posées, il faut admettre que du point de vue scientifique les compartimentations n’ont pour finalité que de faciliter les analyses et de favoriser des classements. Dans la réalité discursive, il n’est guère aisé de séparer les deux blocs, car les frontières entre l’un et l’autre sont loin d’être étanches. Au contraire, les interactions sont constantes et les influences réciproques. Un nombre considérable de mots sont métamorphosés en termes lorsqu’ils acquièrent des emplois inédits ou imprévisibles et qu’ils rejoignent les contingents lexicaux spécialisés. Des mots comme charme, étrangeté, couleur, cimetière, frileux, appeler, sauvegarder se sont enrichis d’un sémantisme professionnel qui les a rendus opérationnels en physique des particules pour les trois premiers, dans le domaine des déchets atomiques pour le quatrième, tandis que frileux s’est greffé au vocabulaire boursier et que les deux derniers font escale en informatique. En métalangage des LSP, on dit que ces mots se sont terminologisés parce que la nature de leur nouveau sémantisme leur donne un statut dans un domaine particulier de la connaissance. En revanche, des termes peuvent dériver vers la langue générale où leur usage se banalisera : par exemple interface, bonus, taxer, aseptisé, fusible, qui ont acquis des sens courants métaphoriques ou figurés à partir de leur secteur d’origine : l’informatique, les assurances, les impôts, la médecine, l’électricité.

S’il paraît évident de rapprocher la physique des quanta ou la cybernétique des domaines de la connaissance hyperspécialisée et dont le vocabulaire est si démarqué qu’il est facilement identifiable au vaste champ des LSP, s’il est manifeste de rattacher le vocabulaire des sentiments à la langue commune, il existe des sphères du savoir qui chevauchent les terminologies et la langue usuelle. Il en va ainsi des domaines comme ceux du vêtement, de l’alimentation, de la culture (cinéma, littérature, arts visuels, etc.) et des sports qui forment aussi des sous-systèmes spécialisés de la langue. Pourtant, une partie de leur vocabulaire est diffusée dans l’usage qui ne relève pas des niveaux d’emploi socioprofessionnels. Au surplus, des vocabulaires établis ou récents réservés au départ à l’apanage des experts sortent rapidement du cercle étroit de la spécialisation pour s’enraciner, en tout ou en partie, dans la langue quotidienne. Le public n’ignore plus les termes de l’informatique comme logiciel, puce, mémoire vive, disque rigide, disque laser, disque optique compact, (macro)instruction, CDRom. Aujourd’hui, il semblerait presque aberrant de rappeler leur provenance et leur caractère professionnels. Les lexicographes doivent absolument récupérer ces vocables et les traiter dans les dictionnaires généraux monolingues (DGM) ou dictionnaires de langue (DL), car ils relèvent de la cohorte de connaissances et d’échanges spécialisés qui rejoignent maintenant le grand public.

2. La terminologie

Pour les besoins de cette contribution, le terme terminologie, s’entendra de l’ensemble des termes techniques, scientifiques ou autrement spécialisés qui singularisent une sphère d’activité définie du savoir humain à une époque donnée, étant entendu qu’une terminologie fonctionnelle est forcément captive d’une synchronie assez étroite. En corollaire, on posera que tout champ du savoir est doté d’un vocabulaire le particularisant et que ces ensembles peuvent être l’objet d’une description dictionnairique. Pour mémoire, il faut rappeler le caractère polysémique de l’unité terminologie. Outre l’acception signalée ci-dessus, elle désigne l’étude théorique des LSP, un type particulier de dictionnaire spécialisé, l’ensemble des termes ou mots employés par une personne enfin, un ensemble d’activités pratiques relatives aux méthodes de collecte et de traitement des unités lexicales spécialisées —dénommé aussi terminographie. « L’apparition de la polysémie au sein même de la terminologie ne fait que traduire la poussée créatrice représentée par l’évolution de la science et de la technique » (Guilbert 1977 : V-3). Dans l’optique définie en premier lieu, il est bien clair que les terminologies ne constituent pas un ou des lexiques détachés de l’ensemble de la langue. Elles forment un catalogue de sous-ensembles qui participent à un seul système global, comme le fait voir le tableau suivant :

Tableau 1
Tableau qui illustre le lien entre la langue générale et les langues de spécialité.

Selon cette conception ou répartition, on statuera que dans un système linguistique, il y a moins de mots que de termes. Dans le tableau, la zone commune aux LSP et à la LG est occupée par les mots outils, les mots grammaticaux, les éléments de formation, etc. Les dictionnaires usuels répercutent cette vision du lexique global puisqu’ils consignent toutes les catégories de « mots ». En théorie, le programme du lexicographe l’astreint à ne délaisser aucun mot courant comme beauté, bien, enfant, travail, tout comme il ne peut négliger volontairement les mots outils à, de, pour, tout. Quant à l’intégration des éléments morphologiques, la politique varie considérablement d’un dictionnaire à l’autre. En situation concrète, on se heurte cependant à l’impossible description exhaustive du lexique en raison même du caractère foncièrement ouvert du vocabulaire, de sa mouvance permanente et de la physionomie des « mots » appelés à configurer une nomenclature (voir Rey-Debove 1971 : 86-110 et Boulanger 1995). Lorsqu’il est placé devant la masse des LSP, le rédacteur doit procéder à une double sélection très rigoureuse dans l’ensemble des sous-lexiques technolectaux. Il doit d’abord identifier les domaines incontournables —c’est ce qu’indiquent les lignes pointillées horizontales dans le tableau; elles partagent les différentes LSP : LSP1, LSP2, LSP3, LSPn. Il doit ensuite convoquer les unités indispensables pour chaque secteur thématique et ne retenir que celles qui répondent à son programme —c’est ce que dénote le trait vertical interrompu qui, dans le tableau, coupe les zones de LSP. Le programme même du DGM interdit au dictionnariste un traitement exhaustif et systématique des terminologies qu’il souhaite intégrer (voir Rey-Debove 1971 : 94 et Callebaut 1983 : 41-43). Il n’est donc « ni réalisable ni même souhaitable de répertorier les dizaines de milliers de termes techniques ou scientifiques des vocabulaires thématiques » (Callebaut 1983 : 36). Rares seront donc les terminologies complètes enregistrées dans un DL. Ce qui est lexicographié n’est pas soumis à un traitement basé sur une démarche onomasiologique, modalité tout à fait obligatoire en terminographie. Le DGM recourt à la description purement sémasiologique même lorsqu’il décrit des vocabulaires référentiels, quoique à l’heure actuelle, on puisse nuancer quelque peu cette observation. À l’opposé, le dictionnaire terminologique laisse en rade la panoplie des mots grammaticaux et les éléments de formation, car ces unités ne représentent pas des notions hiérarchisables. Si elles ont leur utilité au plan du fonctionnement morphosyntaxique, elles n’ont guère d’impact en tant que membres d’une structuration conceptuelle renvoyant à des objets concrets ou abstraits de l’univers. Partout, toujours, tout est affaire de choix, d’aménagement suivant un procédé d’inclusion ou d’exclusion.

Le rôle polyvalent du répertoire d’unités lexicales, qui scrute à la fois la langue commune et certains usages terminologiques, échappe à bien des consulteurs tant l’amalgame paraît parfait. Un simple regard sur l’histoire de la lexicographie montre bien que les dictionnaires compilent et décrivent des termes depuis des siècles. Il n’a pas fallu attendre la stabilisation et le développement de la terminologie comme discipline autonome au sein de la linguistique pour puiser au réservoir des technolectes et pour les aménager lexicographiquement. Les plus anciens dictionnaires du français cataloguent une foule de termes. Dès le XVIe siècle, Robert Estienne consacre des articles aux termes de justice et de droit. Dans la deuxième édition de son dictionnaire (1549), il tient compte des recommandations de l’Édit de Villers-Cotterêts (1539), l’une des premières lois linguistiques, qui oblige les tribunaux à rendre la justice en français, et il y aménage les terminologies idoines. Jean Nicot, Pierre-César Richelet, Antoine Furetière, Thomas Corneille, l’Académie française, Émile Littré, Pierre Larousse et tous leurs successeurs procèdent de même au cours des grandes époques subséquentes. Mais avant la fin du XVIIe siècle, aucune codification réelle n’existe; le phénomène est bien amorcé —Estienne, Nicot— mais il demeure fragmentaire, non programmatique (voir Rey 1990c : 18-23). Richelet fut le premier à greffer régulièrement un indicatif de domaine aux termes et emplois spéciaux, mais c’est à Furetière qu’on doit « un début de systématisation d’emploi » (Quemada 1967 : 306). Mais ce n’est que depuis Littré que la lexicographie générale est entrée dans l’ère de la démocratisation des savoirs et qu’elle cherche à en faire connaître plus largement les éléments les plus méritants (voir Mazière 1981 et Rey 1990b). Il y a donc plusieurs siècles que les LSP font corps avec la LG dans les macrostructures des DL et qu’elle sont méthodologiquement codifiées dans la microstructure. Même si, en apparence, les DGM « n’offrent pas de contenu explicitement terminologique, [ils] fournissent à la terminologie le tissu nourricier qui lui permet d’être utilisée, employée dans le discours oral et écrit, de ne pas demeurer à l’état fictif et abstrait de listes » (Rey 1985 : 5). À cela s’additionne une série d’objectifs et de dispositifs à but pédagogique et/ou didactique, une perspective normative y étant filigranée. Le dictionnaire doit conserver et protéger sa fonction d’instrument institutionnel lexical étant donné qu’il est porteur de norme et de pédagogie.

quantum

« Phys. [...] Valeur discrète à laquelle correspond une manifestation d’énergie. » (PR 1990)
« PHYS. Discontinuité élémentaire d’une grandeur quantifiée (en particulier de l’énergie. » (PLI 1990)

3. Aventure dans le dictionnaire

3.1 Les points de repère prélexicographiques

3.1.1. Le premier indice de la présence des terminologies dans les DGM est sans contredit le discours que tient le lexicographe sur la nomenclature et sur son traitement. Dans le PR 1990, il est stipulé : « On trouvera ici tous les termes courants du français contemporain et les très nombreux mots techniques, scientifiques ou spéciaux indispensables à l’expression de la pensée moderne » (Rey 1990a : X) —c’est moi qui souligne. La justification de ce choix repose sur le fait que les unités technolectales « ont pris une importance nouvelle du fait de la diffusion sociale des connaissances » (Rey 1990a : X). Les responsables rédacteurs constatent que la langue générale est de plus en plus colorée par les métaphores techniques dont le nombre augmente sans cesse sous l’influence envahissante des nouveautés conceptuelles. Les opinions exprimées par Alain Rey prévalent pour toutes les entreprises lexicographiques et pour tous les sous-typés de dictionnaires de langue. Dans la refonte du PLI 1989, il est précisé que : « La nomenclature de la partie langue a été considérablement enrichie. La nature des ajouts ressortit à des domaines très divers. [...] Fidèle à sa tradition encyclopédique, le Petit Larousse 1989 a intégré, au premier chef, de nombreux termes spécifiques des sciences et des techniques d’aujourd’hui, notamment en médecine, informatique, biologie, sciences de l’ingénieur » (p. 5) —c’est moi qui souligne. Par la suite, ce leitmotiv est demeuré gravé dans chacune des mises à jour annuelles de cet « alphabétique » populaire.

3.1.2. Pour le lecteur, le signe le plus immédiatement sensible de l’omniprésence des terminologies dans les dictionnaires est manifestement repérable dans la liste des abréviations. Celles-ci servent à marquer l’usage socioprofessionnel du terme, son appartenance à un niveau de langue particulier, correspondant à l’une ou l’autre des LSP. « Il ne faut jamais oublier que ces abréviations ne concernent que l’usage linguistique, et qu’elles ne doivent pas figurer devant un mot courant, même si ce mot désigne un objet scientifique » (Rey 1990a : XVII). Il faut comprendre par là que des formes comme cyclotron, productique, puce ont rejoint le français de tout le monde, qu’elles ne sont plus réservées aux communications scientifiques ou techniques. Qu’elles soient bien ou mal comprises, elles s’emploient dans les circonstances quotidiennes du discours habituel. Somme toute, elles ont été versées dans le réservoir normatif de la langue générale.

Un rapide décompte des abréviations relatives aux descripteurs de domaines du PR et commençant par la lettre C montre bien que de très nombreuses sphères de la connaissance sont prises en considération par les dictionnaires, avec comme corollaire que le volume d’unités terminologiques est relativement élevé dans un DGM (voir Mazière 1981 : 81-85 et Boulanger/L’Homme 1991). Rey-Debove soutient que dans « un dictionnaire synchronique, c’est essentiellement le lexique thématique qui détermine la longueur de la nomenclature » (1971 : 94). Le lexique général est réputé plus stable. Sur les 39 abréviations de toutes sortes figurant dans la tranche témoin, 22 sont en prise directe sur les technolectes. Elles illustrent l’admirable diversité des lexiques spécialisés. Parmi ces 22 domaines, une dizaine sont plutôt étanches et réservés aux experts (ex. : chimie, cristallographie, cybernétique) tandis que d’autres ont de nettes incidences sur la vie quotidienne (ex. : charcuterie, cinéma, cuisine). La liste des descripteurs préfigure un début de structuration arborescente pour deux domaines, la chimie et la chirurgie, ce qui raffine l’étiquetage technolectal et atteste encore plus la poussée des vocabulaires thématiques dans les DGM.

Tableau 2 : Descripteurs du PR 1990 (lettre C)
caractériologie chorégraphie
cartes chrétien (liturgie chrétienne)
catholique / catholicisme cinéma
charcuterie civil (droit civil)
charpenterie commerce
chasse comptabilité
chemin de fer cordonnerie
chimie couture
chimie organique cristallographie
chirurgie cuisine
chirurgie dentaire cybernétique

3.1.3. Une autre trace très apparente de la présence des LSP dans les DGM est certainement l’illustration. Celle-ci fait partie de la troisième structure programmatique des dictionnaires : l’iconostructure, dénomination que j’ai récemment proposée d’associer aux deux éléments classiques que sont la macrostructure et la microstructure. Sous toutes ses formes, l’iconographie est en effet le médium idéal pour appuyer la terminologie. L’image renforce toujours une définition; elle peut même s’y substituer avec profit, comme peuvent le faire les symboles chimiques, physiques, etc., et les équations mathématiques ou scientifiques. C’est ce que l’on appelle la définition ostensive. Le PLI est sans aucun doute le dictionnaire le plus connu qui recourt à l’illustration pour compléter les rubriques des articles. Dans le PLI 1995, il y a 3 600 illustrations, soit une moyenne d’environ une représentation iconographique pour 23,5 articles, puisque la nomenclature totale avoisine 84 500 entrées (noms communs et noms propres). - Il n’a pas été possible de compiler des statistiques pour la seule partie langue du dictionnaire. - Les illustrations jouent en outre un rôle très polyvalent puisque chacune peut représenter plusieurs concepts qui s’associent pour former un nouveau concept. Leur valeur concrète plaide également en faveur des vocabulaires de spécialité (voir les illustrations cœur, déclinaison et orchestre tirées du PLI 1992 et reproduites dans Boulanger 1994a : 265-266).

3.2 L’article ou la microstructure

Il faut analyser l’organisation interne de l’article pour percevoir adéquatement le traitement réservé aux terminologies. Outre le marquage des termes par le recours aux étiquettes de spécialisation, auquel il vient d’être brièvement fait allusion, il faut examiner la physionomie même de la microstructure et des rubriques qui véhiculent l’information technico-scientifique.

3.2.1. L’article se déroule ordinairement suivant un plan linéaire qui va du général au particulier, c’est-à-dire des acceptions les plus courantes aux sens les plus spécialisés, dans le cas des entrées à valeur polysémique. Les entrées monosémiques ou qui n’ont aucune résonance en LG ne sont évidemment pas soumises à ce processus. Cependant, il est bien démontré que les articles monosémiques sont davantage relatifs aux termes plutôt qu’aux mots. Une page du PR 1990 choisie au hasard (p. 777 : feutre à ficaire) livre quelques résultats intéressants. Sur 39 entrées, 31 sont monosémiques; parmi ces dernières, 26 s’apparentent à un titre ou à un autre aux LSP seules; le résidu de 5 entrées relève de la langue ordinaire. Les articles bi- ou polysémiques sont au nombre de 7 dont 2 réfèrent à la LG (fi et fiasco). Il reste un élément de formation : fibro-.

3.2.2. Comme tous les autres indicatifs, la marque technolectale se situe au plan strictement linguistique. Elle renvoie explicitement à un registre d’emploi et non pas à une structuration arborescente qui classe les unités lexicales suivant un plan notionnel ou onomasiologique comme cela se fait habituellement dans les dictionnaires terminologiques. À la page 777 du PR, les marques de renforcement socioprofessionnelles servent d’ouverture à la définition de 12 des 26 unités de LSP monosémiques. Certaines terminologies captives étant manifestement plus imperméables au public visé, il faut les baliser. C’est le rôle que jouent les descripteurs abrégés; ils guident le lecteur vers des circonstances de discours professionnels bien précises (ex. : fiat : Psycho.) ou plus ou moins détaillées (ex. : fiable : Techn., fibroïne : Sc., techn.). La séquence des 39 articles étudiés ici recense 17 abréviations référentielles illustrant 9 domaines. Plusieurs d’entre elles ont donc plus d’une occurrence : anat., biochim., méd. (3), pathol., physiol. (2), psycho., sc., tech. (6), vétér. (voir Boulanger 1988 et Boulanger/L’Homme 1991). Autrement dit, même s’il se préoccupe des terminologies, le dictionnaire général ne reflète que la seule norme sociale généralisée et le seul usage social banalisé, répandu ou supposé tel. Dans ce type de répertoire, la distinction entre les mots (= LG) et les termes (= LSP) n’a apparemment pas lieu d’être. Les termes représentatifs d’une science, d’une technique, d’un art, etc., et introduits dans les DGM deviennent automatiquement des mots, dont l’un des caractères est d’être spécialisés sur le plan du registre du discours. C’est par l’étiquetage, le marquage des domaines d’emploi que le lecteur est mis sur la piste des sous-codes thématiques de la langue. Simultanément, derrière le catalogue des motifs référentiels, résonne l’écho de la prescription. « Les marques d’usage, même si elles sont descriptives, le sont d’un écart par rapport à une langue neutre, normale, que le lexicographe a choisie comme modèle de description, et la description se rapproche ainsi de la prescription » (Béjoint 1981 : 81).

3.2.3. La définition constitue l’aboutissement ultime du travail lexicographique et terminographique. La plupart des énoncés définitionnels des termes figurant dans les DG s’inspirent du schéma aristotélicien qui recourt au genre prochain [GP] et aux différences spécifiques [DS], c’est-à-dire la détermination des traits distinctifs, chacun correspondant à un sème ou trait sémantique chez les linguistes-lexicologues et à un caractère chez les logiciens.

clarinette = « Instrument de musique [GP] à anche [DS1] ajustée sur un bec [DS2], et dont le tuyau [DS3] est terminé par un pavillon [DS4] peu ouvert [DS5] » (PR 1990)

Cette définition est réalisée par l’équation :

« clarinette » = GP + DS1 + DS2 + DS3 + DS4 + DS5

Dans les DGM, la définition demeure cependant une opération métalinguistique —tel mot signifie telle chose—, contrairement à la définition des DT qui stipule que telle notion est telle chose par rapport à telle autre (voir Guilbert 1977 : V-4 et Callebaut 1983 : 45-48).

Le contenu terminologique des définitions est cautionné également par la révision de plus en plus fréquente qui est confiée à des spécialistes. Cette précaution tend à se généraliser en raison du grand nombre de domaines de haute technologie portés à la connaissance du public.

Dans le PR, la « description systématique par des spécialistes confirmés et éminents a permis d’éliminer certaines faiblesses terminologiques, communes dans les dictionnaires de langue les plus renommés » (Rey 1990a : XVIII). Cette remarque signifie que, selon des critères terminologiques sacrés, la notion se profile derrière le signifié et qu’elle est d’autant mieux circonscrite qu’un professionnel s’en porte garant. Sur la base de ces constats, on peut extrapoler que plus le nombre de domaines nouveaux augmentera, que plus les domaines anciens se fragmenteront (ex. : informatique → micro-informatique; intelligence artificielle → systèmes experts), plus la lexicographie générale fera appel à des scientifiques et à des chercheurs chevronnés pour superviser les définitions.

3.2.4. Une autre manifestation de la présence des terminologies dans le dictionnaire, remontant tout au plus à une quinzaine d’années, est la prise en compte des officialismes, à savoir des termes ayant fait l’objet de décisions de normalisation ou de recommandation de la part des commissions ministérielles de terminologie, tant en France qu’au Québec (voir Boulanger 1989a et 1989b). Ces termes ou groupes de termes sont partagés en de multiples champs d’activité et tous les dictionnaires de langue en capturent une quantité plus ou moins importante. Ils sont souvent repérables grâce au label qui les identifie et par un discours métalexicographique ou métaprescriptif qui s’est créé autour du phénomène (ex. : conseiller, préconiser, recommander). Le message codé est l’œuvre du rédacteur du dictionnaire qui veut discourir sur le phénomène de l’officialisation des unités lexicales. Dans la majorité des cas, la formule signalant une intervention renvoie explicitement à l’autorité qui détient le mandat de normalisation ou de recommandation. Ce procédé permet aux dictionnaires de protéger leur neutralité, leur objectivité apparente, de se distancer devant un indicatif qui est nommément prescriptif et qu’ils ne revendiquent pas directement. Ils ne s’en disent que les truchements. De cette manière, le lexicographe conserve une certaine latitude, un semblant de liberté puisqu’il se réserve toujours la prérogative de sélectionner la nomenclature et de rédiger les énoncés articulaires comme il l’entend. Son idéologie personnelle est alors préservée, du moins dans une certaine mesure, puisque le dictionnariste est aussi lié au commerce des mots en ce sens qu’aujourd’hui il ne peut pas tout écarter des décisions interventionnistes, car tous les dictionnaires concurrents en consignent à un titre ou à un autre. L’interventionnisme étatique semble présenter une facette contraignante pour la lexicographie. En réalité, cette obligation est retournée à l’avantage des éditeurs de dictionnaires qui la sertissent dans l’écrin commercial que constituent des discours d’ouverture comme celui-ci : « Les recommandations de l’Académie française sont mentionnées chaque fois que l’état d’avancement des travaux du Dictionnaire nous le permet. Les recommandations officielles en matière de terminologie, en particulier les équivalents proposés pour les termes techniques d’origine étrangère, sont mentionnées chaque fois qu’elles existent » (PLI 1995 : 7). Comme ces unités appartiennent presque toutes aux vocabulaires spécialisés, elles témoignent de la portion importante des LSP dans les dictionnaires usuels (voir Boulanger 1989a et 1994b). —Il arrive qu’un organisme intervienne aussi en LG (ex. : RALT : no 666 expertise).— Il faut remarquer cependant que si tous les dictionnaires de langue considèrent les unités entérinées par les autorités linguistiques, ils ne se sentent pas contraints de retenir toutes les décisions prises par ces organismes ni de marquer les formes ou les sens considérés, et cela en dépit des discours commerciaux élaborés sur le sujet. En revanche, il est certain que le fait d’en tenir compte contribue à l’installation ou au maintien des formes cautionnées dans l’usage général et qu’un caractère normatif évident s’y rattache (ex. : logiciel, baladeur, averse de neige, boeuf mariné).

3.2.5. À l’occasion, on rencontre des esquisses de présentation systématique dans les DGM, notamment dans les réseaux analogiques ou dans les développements encyclopédiques d’autres dictionnaires. Un coup d’oeil sur l’article élevage (PR) permet de repérer une série de renvois analogiques à apiculture, sériculture, aviculture, héliciculture, mytiliculture et ostréiculture (voir aussi d’autres exemples comme cheval et charpente, ce dernier alignant 89 renvois pour le seul sens 1). Dans d’autres articles, en filigrane de rémunération linéaire, on détectera de véritables arborescences étoffées et la présence d’un vocabulaire quasi exhaustif relatif au mot-adresse (voir les articles agricole, agriculteur, métal et métallurgie du PR reproduits dans Boulanger 1994a : 267-268). Ce procédé du regroupement systématique est fréquent dans certains dictionnaires, notamment dans les ouvrages publiés par les Dictionnaires Le Robert. De strictement sémantique qu’elle était à l’origine, la démarche d’analogisation prend la figure d’une construction structurante en réseau dont le caractère est conceptuel.

3.2.6. La physionomie même des unités lexicales fournit des indices sur leur statut de mot ou de terme. De nombreuses formations savantes gréco-latines identifient presque à coup sûr des unités spécialisées. Outre son entrée propre, l’élément macro- réapparaît dans 20 adresses du PR; 18 des 20 définitions sont précédées d’un indice de spécialisation. Seuls macrobiotique et macrocéphale échappent à la règle du marquage, alors que macrocosmique est l’unique article à consigner plus d’un sens.

3.2.7. Des statistiques de plus en plus nombreuses démontrent que les technolectes sont formés d’environ 85% d’unités complexes du type robe de chambre, violon d’Ingres, permis de conduire, ordinateur personnel, disque optique compact. Elles sont appelées aussi syntagmes par les terminologues et composés par les linguistes, notamment européens. Ces unités n’ont généralement pas accès au statut d’entrées indépendantes dans les DL alors que c’est la règle de leur accorder ce privilège dans les DT (voir Boulanger 1989c et 1989d). C’est en grande partie dans la microstructure, où elles sont fort nombreuses, qu’il faut donc aller les cueillir. Pour illustrer le phénomène, voyons l’état de la situation à partir de l’entrée pièce du PR. L’article occupe 97 lignes de texte. On y retrouve 7 sous-entrées parfaitement repérables visuellement, car elles sont notées en petites majuscules : pièce HONORABLE, PIÈCE DE TERRE, PIÈCE D’EAU, PIÈCE MONTÉE, PIÈCE DE MONNAIE, PIÈCE (d’ARTILLERIE), pièce de théâtre. De plus, dans les autres rubriques, on répertorie 57 unités complexes dont 43 sont construites à l’aide de l’élément pièce figurant en position initiale, c’est-à-dire en tant que déterminé (ex. : pièce de vers, pièces à conviction), ou placé en position finale, c’est-à-dire en tant que déterminant (ex. : chef de pièce, travail aux pièces). Il n’a pas été tenu compte des phraséologismes comme mettre, tailler en pièces, ni des locutions comme pièce à pièce, tout d’une pièce, ni des mots composés comme deux-pièces. Les unités lexicales complexes logent dans toutes les rubriques mais principalement dans les sous-entrées, les exemples et les définitions. Si leur caractère de cohésion formelle est parfaitement reconnu en terminographie, il n’en va pas nécessairement de même en lexicographie où le lexème simple prime sur le groupe graphique à sens particularisé (voir Rey-Debove 1971 : 112-118), sauf des exceptions notoires comme chemin de fer, clin d’oeil, colonne vertébrale, pomme de terre (RDA 1991). Préalablement au concept ou à la chose qui se profile derrière le mot, le DGM décrit le fonctionnement des vocables sur le plan de la langue; d’où la nécessité impérative de fractionner la séquence afin de sélectionner un mot-charnière qui donnera accès au complexe lexical (ex. : PR : fer à T, fer à repasser, coup de fer, fer à cheval sont rangés sous fer, rideau de fer et fil de fer figurent respectivement sous rideau et fil, âge de bronze, bronze d’aluminium et poudre de bronze sont à chercher sous bronze). Le choix du mot-pivot n’est pas toujours fondé sur des critères méthodologiques, formels ou sémantiques fiables et réitératifs. L’aléatoire règne souvent en maître dans la jungle syntagmatique même si on décèle parfois une intention de structuration conforme au modèle de la terminographie contemporaine. Mais comme ce n’est pas là l’objectif du DG, ni un principe méthodologique, le consulteur doit s’accommoder de la situation.

Au regard des formes complexes, on retiendra donc qu’environ 1 % d’entre elles ont accès au statut d’entrée libre, que leur nombre est considérable dans la microstructure des DGM et qu’elles ne font pas l’objet d’un traitement uniforme (voir Boulanger 1989c, 1989d et 1994b). Parmi la vingtaine d’ajouts de configuration complexe dans le PLI 1990, aucun n’a droit à une entrée libre. Il en va de même pour la douzaine de dénominations nouvelles de même nature ayant accédé au PII 1992.

4. Conclusion

Ce tour d’horizon sur la place et sur l’aménagement des technolectes dans les dictionnaires usuels du français ne donne qu’un avant-goût de la réalité (pour l’allemand, voir Kempcke 1989). Une recherche systématique démontrerait la profondeur du phénomène et son influence sur l’ensemble de la langue ainsi que son poids réel au sein de la lexicographie générale.

Selon différentes estimations, tant pour le français que pour l’anglais, il semblerait que les nomenclatures des dictionnaires incorporent entre 40 % et 50 % de termes (voir Béjoint 1988 : 354). Cette proportion augmente sensiblement si l’on tient compte des sens, des sous-sens, des sous-entrées, de la composante syntagmatique ainsi que des expressions et locutions. Dans ce cas, ce sont plusieurs milliers de terminologismes qui sont convoqués dans les DGM.

On a bien vu que dans l’article, ce sont les marques de domaine, la définition, les réseaux analogiques, les officialismes et les unités complexes qui cernent le mieux les vocabulaires technolectaux. Il est manifeste que l’enrichissement des indices classificateurs s’associe à un accroissement macrostructurel important du point de vue des technolectes; par ailleurs, un raffinement dans l’étiquetage des sens permet de circonscrire la véritable valeur d’emploi des unités participant des vocabulaires spécialisés (voir Boulanger 1988 : 296). Ces éléments ne sont pas les seuls qu’il faut signaler. Une étude plus détaillée témoignerait que les terminologies sont présentes aussi dans d’autres rubriques microstructurelles, notamment dans les exemples et dans les citations (ex. : PR pièce « Sur quinze servants d’une pièce d’artillerie, dix tombent. » (Gide), pilchard « On pêche encore, dans de certains creux, des plies et des pilchards. » (Hugo)). Ces exemples littéraires montrent bien que malgré leur niveau spécialisé, les citations sont destinés au public général et non aux experts.

Depuis peu, les dictionnaires ont tendance à augmenter leur nomenclature et à allonger leurs articles. Comme la portion du lexique général d’une langue demeure relativement stable, il faut en conclure que c’est la frange spécialisée du lexique qui fournit le plus d’apports nouveaux aux DGM. L’augmentation macro- et microstructurelle favorise clairement les LSP. On peut déduire de certaines observations que la majorité des modifications du type mise à jour apportées au PLI, par exemple, portent sur les vocabulaires socioprofessionnels, ce qui correspond bien à l’évolution de la société en général, notamment dans l’hémisphère Nord. Cette croissance est constante et inéluctable. En outre, si l’on tenait compte des retraits, il est probable que les statistiques en faveur des technolectes seraient encore plus évidentes.

Le parcours que l’on vient de suivre accrédite bien l’idée que les terminologies occupent une place prépondérante dans les dictionnaires usuels et qu’elles ont de plus en plus tendance à rejoindre toutes les couches sociales, à savoir un public élargi et de plus en plus averti. Les dictionnaires cherchent à rendre compte de toute la richesse et de l’actualité du français et à fournir une information lexicale la plus complète et la plus adéquate possible, et cela dans tous les domaines de la connaissance, spécifiquement à propos des champs du savoir d’expert ouverts à la nouveauté. « Le PLI 90 est le seul dictionnaire en prise directe avec l’actualité dans tous les domaines » (Publicité de l’éditeur 1990). À l’évidence, les répertoires lexicographiques prennent de plus en plus d’importance en tant que courroie de transmission des discours sur les domaines conceptualisés dans le secteur de la langue usuelle. De fait, l’une des missions essentielles du DGM consiste à aménager, à vulgariser et à diffuser de manière sélective, et pour le grand public, des termes proposés par grappes onomasiologiques aux spécialistes utilisateurs. Avec comme conséquence que le dictionnaire peut contribuer à fixer et à maintenir dans l’usage courant des formes élues d’abord par et pour un public de professionnels. Ce phénomène de banalisation lexicale n’est pas étranger à l’évolution de la société elle-même. Haugen note à propos de l’élaboration des dictionnaires qu’il s’agit là d’une entreprise moderne, qui ne découle pas seulement de l’invention de l’imprimerie, mais qu’elle est également un élément concomitant à la croissance et au développement des États modernes (1985 : 573). De fait, à la conclusion du XXe siècle, le dictionnaire général monolingue répercute plus que jamais l’image et l’emprise de la société et de la culture technologiques et techniciennes sur l’homme. Le dictionnaire et la société perpétuent ainsi leur complicité séculaire et ils témoignent aussi bien de la culture générale de l’homme que de ses occupations professionnelles qui lui permettent de vivre et d’accumuler des biens matériels.

5. Bibliographie

5.1 Linguistique

5.2 Dictionnaires

Note

[1] Ce texte reprend le contenu intégral d’une conférence prononcée à la Faculdade de Filosofia, Letras e Ciências Humanas de l’Universidade de São Paulo le 2 mai 1995 et à la Faculdade de Ciências e Letras de l’Universidade Estadual Paulista (Campus de Araraquara) le 4 mai 1995. Le titre de la conférence était Os tecnoletos nos dicionários gerais monolíngües. Un article traitant du même sujet et intitulé L’aménagement du lexique spécialisé dans le dictionnaire de langue. Du prélexicographique au microstructurel est déjà paru dans Boulanger 1994a.

Résumé

L’article étudie la question de l’aménagement des termes scientifiques et techniques dans les dictionnaires généraux monolingues du français. Dans la première partie, l’auteur compare brièvement la lexicographie. Il définit ensuite la terminologie. Dans la deuxième partie, il discute du statut des vocables technolectaux dans le DGM. Il interroge d’abord les textes prédictionnairiques (introductions, listes d’abréviations, etc.) afin de voir qu’elles sont les attitudes des lexicographes à l’égard des termes, quels discours y sont associés. Puis, il scrute les articles eux-mêmes, rubrique par rubrique, les types d’entrées et de sous entrées, les marques de domaine, les définitions, les systèmes de renvois analogiques. Enfin, une attention particulière est prêtée aux données encyclopédiques, notamment aux illustrations (iconostructure). La conclusion porte sur une comparaison entre les mots de la langue générale et les termes de LSP dans la perspective de la mise à jour des dictionnaires.

UNITERMES : dictionnaires; langues de spécialité (LSP); mot; terme; technolecte.

Resumo (portugais)

Este artigo analisa a questão do gerenciamento dos termos científicos e técnicos nos dicionários gerais monolíngües (DGM) do francês. Na primeira parte, o autor compara e define, em termos sintéticos, a lexicografia e a terminologia. Na segunda parte, discute o estatuto dos vocábulos tecnoletais no DGM. Indaga, inicialmente, acerca dos textos introdutórios (apresentação, lista de abreviaturas, etc.), demonstrando quais as atitudes dos lexicógrafos acerca dos termos e quais os discursos associados a tais textos. Na sequência, perscruta os artigos propriamente ditos, item por item, os tipos de verbete e de sub-verbete, as marcas de domínio, as definições, os sistemas de remissão analógica. Dedica uma atenção especial aos dados enciclopédicos, notadamen-te às ilustrações (ícono-estruturas). A conclusão volta-se para uma comparação entre os vocábulos da língua geral e os termos da linguagem de especialidade, na perspectiva da atualização dos dicionários.

UNITERMOS: Dicionários; Línguas de Especialidade (LSP); Vocábulo; Termo; Tecnoleto.